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Mon journal de bord

VACANCE DE CULTURE
09.03.2010 16:33:21
Catégorie : Projet

Élaboration d'un tas de compost, Laguna de Perlas, le 13 janvier 2010

A la fin du mois de novembre de chaque année, les écoles de la côte Caraïbe du Nicaragua ferment jusqu'au début du mois de février de l'année suivante pour ce qui est l'équivalent des vacances d'été suisses.

"Vivent les vacances !!" a-t-on envie de crier comme en Suisse où les enfants et adolescents ont souvent la chance de pouvoir partir en famille ou alors de participer à des activités du type camps de vacances, excursions, ateliers, visites, ou autres. L'ennui, c'est que leurs homologues nicaraguayens n'ont pas les mêmes opportunités compte tenu de l'absence de moyens de leurs familles et de leurs communautés.

En bref, ils n'ont strictement rien à faire. Les plus actifs passent leurs journées à jouer au basketball, au football ou au baseball avec une économie de moyen admirable. D'autres, moins portés sur le sport, se racontent des histoires en regardant passer le temps. Certains s'ennuient tellement qu'ils s'occupent à faire des conneries, comme par exemple arracher le magnifique goyavier qui ornait le jardin de l'auteur de ces lignes.

C'est pour répondre à ce vide et en profiter pour renouer les liens communautaires que FADCANIC a mis sur pied, voici trois ans, un programme de revitalisation culturelle à Laguna de Perlas, communauté créole située à 50 kilomètres au nord de Bluefields.

Dans le cadre de ce programme de trois semaines, de nombreuses activités sont proposées aux jeunes et moins jeunes de la communauté contre une modeste participation de 20 Cordobas, c'est-à-dire un peu moins d'un dollars. Y sont donnés des cours d'électricité, de plomberie, d'informatique, de musique, de danse, de cuisine et d'histoire pour ne citer que les plus emblématiques.

Mais il y a plus, une nouveauté a été inaugurée cette année : un cours sur l'environnement.

Je ne vais pas faire durer le suspense plus longtemps, la chose m'a été proposée au début du mois de décembre 2009 par Ray Hooker, le président de FADCANIC, qui m'a tout tranquillement demandé si cela m'intéresserait.

En clair, Don Ray, comme on l'appelle ici, met des jeunes de Laguna de Perlas a ma disposition tous les jours pendant trois semaines et me donne carte blanche pour les instruire sur les questions environnementales ! C'est-à-dire que je peux faire ce que je veux, préparer le programme de mes rêves et le réaliser. Même dans mes objectifs les plus ambitieux, je n’avais pas imaginé une telle aubaine !

J'ai préparé mon cours, commençant par des notions de sols, d'eau, d'air et du monde vivant, continuant avec un aperçu des causes et conséquences globales de la pollution, poursuivant avec les principaux défis locaux tels que la déforestation, la pollution de l'eau et la gestion des déchets, et concluant avec les possibles voies à suivre pour améliorer la situation en s'appuyant notamment sur la sagesse culturelle de la région.

Le tout comprenait la présentation de notions théoriques, de travaux de groupe, de discussions, de documentaires, de films et d'expériences pratiques sur le terrain.

Le programme ayant été avalisé par Don Ray, je me suis retrouvé tout ému au matin du lundi 11 janvier dernier à l'école de Laguna de Perlas pour faire connaissance avec mes élèves. Bon, là évidemment, les choses ne se sont pas exactement passées comme je l'avais imaginé. C'est qu'avant de pouvoir donner un cours, il faut encore que des élèves s'y présentent et si possible à l'heure prévue.

Après quelques tâtonnements, je me suis finalement retrouvé face à une classe de 25 élèves âgés de 10 à 18 ans. Forcément, le niveau d'explication et d'attention nécessaire à un enfant de 10 ans ne sont pas exactement les mêmes que pour un jeune adulte de 18 ans, mais bon, on ne fait pas toujours ce que l'on veut et c’était déjà beau d’avoir quelques élèves.

L’heure de faire mes premières armes avec des « ados » était ainsi arrivée. Autant le dire tout de suite, ce n’est pas facile. Ils sont facilement dissipés, ils aiment bien faire les malins, défier le prof, lui mentir effrontément, etc. La dimension disciplinaire a ainsi pris plus d’importance que prévu. Mes expériences précédentes d’animation d’ateliers destinés à mes collègues ou à des agriculteurs s’étaient révélées bien plus calme dans ce domaine.

En y réfléchissant bien, je crois que comme il s’agissait d’un programme volontaire et d’une communauté dans laquelle les problèmes environnementaux ont un impact quotidien (eau de puits polluée, lagune polluée, déchets envahissant les moindres recoins, etc.), je m’attendais à un groupe d’adolescents plus unanimement motivé. J’ai donc fait une grande découverte : les ados de communautés pauvres de la côte Caraïbe du Nicaragua ont le droit d’être aussi bêtes que nos bons vieux ados suisses !! Et puis il m’a suffit de me rappeler comme j’étais à cet âge là pour relativiser les choses.

En tout les cas, j’ai beaucoup appris durant ces trois semaines. J’ai dû galérer avec des arrivées tardives de parfois pratiquement une heure, des coupures de courant qui rendent la présentation de documentaires incertaines, des pluies qui forcent de remettre à plus tard les expériences de terrain, etc. C’est la bonne école, difficile et gratifiante à la fois.

Á la fin, j’ai organisé une session de texte libre : les élèves ont eu pour tâche de faire une composition sur ce qu’ils avaient appris durant le cours. Cela pouvait prendre la forme d’une prise de position, d’une revendication, d’un résumé, d’un poème, d’un rêve, d’une chanson, bref, de tout ce qu’ils voulaient.

Le résultat a été impressionnant. C’est fantastique l’esprit des adolescents. C’est là que j’ai vu que je n’avais pas parlé dans le vide. Lorsque chacun a lu son œuvre, ça a été un moment très émouvant. Il faut s’imaginer des jeunes filles et garçons créoles, lisant en anglais mâtiné de créole tout d’abord avec gêne, puis prenant de plus en plus confiance pour conclure sous les applaudissements du groupe, tout surpris de leur propre courage et de leur talent.

L’un a magnifiquement décrit ce qu’il a appris, une autre a exprimé son regret que la lagune soit polluée alors qu’à l’époque il faisait si bon de s’y baigner, un troisième a exprimé son désir de planter des arbres pour faire revivre les forêts de la région, etc.

L’histoire qui m’a le plus ému est celle de Misha, une jeune élève. Elle y décrit un terrible cauchemar qu’elle a eu et dans lequel elle voit sa communauté perdre toutes ses richesses naturelles telles que la forêt, les animaux, les plantes, les rivières, etc. Elle se réveille ensuite en hurlant et toute sa famille arrive effrayée dans sa chambre. Là, elle leur raconte son cauchemar et sa maman dit : « Peut-être ton cauchemar signifie-t-il que nous devrions prendre plus soin de ce que nous avons dans notre communauté avant que cela ne disparaisse ». Là-dessus Misha conclut : « Depuis ce jour, toute ma famille commença à faire plus attention à ce que nous avons afin que ce jour effrayant où nous perdons tout n’arrive jamais ».

C’est si simple et si beau que cela me fait regretter que le sommet de Copenhague n’ait pas été tenu par des enfants.

Élèves en cours d'observation de la structure du sol, Laguna de Perlas, le 14 janvier 2010

Élèves en route pour l'évaluation d'un cours d'eau, Laguna de Perlas, le 15 janvier 2010

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LA PALME DE L'EXPLOITATION
02.02.2010 17:55:12
Catégorie : Projet

Piste passant au milieu de la monoculture de palme africaine, municipalité de Kukra Hill, RAAS, le 6 novembre 2009

La première fois que j'ai pris le bus entre Kukra Hill et La Fonseca, j'ai trouvé cela impressionnant. Kukra Hill, c'est la capitale de la municipalité du même nom située à 30 kilomètres au nord de Bluefields. La Fonseca, c'est un petit village à environ 1h30 de piste de Kukra dans lequel FADCANIC est présente avec son programme de développement agricole.

Ce qui m'a impressionné, c'est l'immense plantation de palmiers que l'on traverse durant plus d'une heure dès la sortie de Kukra Hill. Répondant à mon interrogation, mon collègue Silver m'a expliqué qu'il s'agissait d'une plantation dédiée à la production industrielle d'huile de palme.

L'huile de palme est produite à partir des fruits du palmier à huile d'Afrique (Elaeis guineensis) dont la pulpe renferme les lipides qui la composent. Cette huile peut être utilisée pour l'alimentation (fritures, matière grasse, etc.), pour la fabrication de savon, de produits cosmétiques ou d'agro-carburants.

Il faut savoir que la région de Kukra Hill a une longue histoire agro-indusrielle derrière elle. Tout a commencé en 1902 avec la plantation de bananiers sous l'égide de la tristement célèbre United Fruit Company (UFCO). Pour la petite histoire, la mauvaise réputation de la UFCO est largement méritée. Présente dans la majorité des pays d'Amérique centrale et des Caraïbes durant une bonne partie du XXe siècle, elle finança et manipula de nombreux gouvernements afin de pouvoir exploiter ses plantations sans contraintes économiques, sociales et environnementales. Cette politique de corruption généralisée a donné naissance à la fameuse expression de "république bananière".

La culture de la banane s'est poursuivie pendant des décennies, passant peu à peu dans les mains de la famille Somoza qui a régné sans partage sur le Nicaragua jusqu'à la révolution sandiniste de 1979. À noter toutefois que depuis la fin des années 1960, la culture de la banane a commencé à être progressivement remplacée par celle de la canne à sucre.

C'est durant les années 1980, après la révolution, que la culture de la palme africaine a débuté. Le gouvernement sandiniste, dans le cadre de la réforme agricole qu'il avait planifiée, a redistribué une partie des terres somozistes à des agriculteurs et encouragé sa culture. Il finança également la construction d'une usine publique d'extraction d'huile de palme au milieu des parcelles concernées.

Après les quelques années nécessaires au palmier pour donner des récoltes, les paysans alors organisés en coopérative commencèrent à récolter le fruit de leur labeur. Cependant, le visage politique du pays changeât drastiquement en 1989 avec l'élection à la présidence de Mme Chamorro, candidate de l'union nationale de l'opposition (au sandinisme).

Comme il se dit en rugby dans ces cas là, les mouches changèrent d'âne. L'usine d'extraction fut privatisée tandis que des investisseurs de la côte Pacifique arrivèrent à Kukra Hill pour racheter les terres aux agriculteurs. Ceux-ci résistèrent tant bien que mal, mais furent finalement forcés d'obtempérer ne trouvant plus de débouchés pour leurs récoltes : l'usine privatisée refusait d'acheter les récoltes des récalcitrants… Il est utile de préciser que ces agriculteurs, qui passèrent du jour au lendemain du statut de partenaires dans une coopérative à celui d'ouvriers agricoles dans une multinationale, durent accepter de vendre leurs terres à un prix dix fois inférieur au marché. À ce tarif là, c'est un véritable bonheur d'investir !

C'est ainsi qu'un nouveau consortium d'investisseurs privés reprit les commandes de la production agro-industrielle dans la région de Kukra Hill, poursuivant en quelque sorte l'œuvre de la United Fruit Company et du dictateur Somoza.

Il est difficile de suivre les réseaux d'investisseurs engagés dans cet agrobusiness. Un détail intéressant est toutefois que la classe politique nicaraguayenne y est largement représentée. Cela a commencé par des liens entre le groupe d'investisseurs et le gouvernement de la présidente Chamorro (1990-1996), puis cela s'est poursuivi par la présence directe des familles des présidents Aleman (1997-2001) et Bolaños (2002-2007), enfin cela continue aujourd'hui avec le frère de l'actuel président, M. Ortega.

Cela paraît insensé, mais cela signifie que les 5 familles qui ont dirigé le Nicaragua depuis le premier quart du XXe siècle jusqu'à aujourd'hui ont toutes eu, ou ont toujours, des intérêts économiques dans l'entreprise. C'est sûr que dans ces conditions, il y a peu de chance pour que les choses se soient faites dans le respect des règles imposées à n'importe quel va-nu-pieds.

Mais au fait, pourquoi diable est-ce que ce palmier africain poserait plus de problèmes que le cocotier de Malaisie ou que le palmier pêche domestique qui se cultivent dans de nombreuses exploitations ?

En réalité, ce n'est pas le palmier à huile qui est en cause, mais sa culture industrielle. A l'origine, la surface plantée de bananiers représentait 1'800 hectares, c'est-à-dire la surface de la commune de Lancy. Aujourd'hui, la concession octroyée à l'entreprise par l'État concerne 7'200 hectares de terrains. Seulement, personne ne sait en réalité combien d'hectares sont exploités, dans le sens où il est de notoriété publique que l'entreprise achète de nouvelles parcelles aux paysans ou leur sous-traite l'exploitation de palmiers africains. Grossièrement, on peut estimer que les palmiers occupent aujourd'hui plus de 10'000 hectares, et les plans pour le futur parlent d'un objectif final de 25'000 hectares, c'est-à-dire rien de moins que la surface du canton de Genève !

Or, lorsqu'on gère de telles étendues de monoculture, on ne peut prendre le risque qu'un organisme nuisible (insecte, parasite, champignon) se développe, car cela mettrait toute la récolte en danger. L'utilisation de pesticides est donc indispensable. Parallèlement, il faut utiliser du fertilisant chimique afin de pouvoir produire années après années sur le même terrain.

Il n'y a pas de miracles. Ces pratiques, en plus de ravager les sols en tant qu'écosystèmes, les appauvrissent dangereusement. Le jour où le robinet chimique sera tari pour quelque cause que se soit, le sol nécessitera des décennies pour se régénérer. De plus, les fortes pluies que l'on connaît dans la région lessivent une partie non négligeable de ces intrants et les transportent jusqu'aux cours d'eau qu'ils polluent.

En résumé, ce type d'exploitation est catastrophique d'un point de vue environnemental. Sans compter l'usine de production de l'huile qui rejette des fumées noires hautement suspectes et le transport de l'huile qui se fait au moyen de camions citernes qui provoqueraient sans aucun doute un arrêt cardiaque chez un examinateur d'un bureau des automobiles suisse.

Qu'en est-il des contrôles ?

Le ministère de l'environnement et des ressources naturelles (MARENA) fait son possible, mais ce n'est pas beaucoup. Un cahier des charges environnemental a été négocié avec l'exploitant des plantations, mais les moyens manquant pour effectuer des contrôles réguliers, c'est l'exploitant lui-même qui est chargé de s'autocontrôler… C'est une certitude, entre le manque de moyens du MARENA et le poids politique de l'entreprise, celle-ci fait à peu près ce qu'elle veut. En plus, elle peut facilement faire taire les éventuelles voix discordantes qui s'élèveraient dans la région en rappelant qu'elle emploie plus de deux milles ouvriers.

D'un point de vue social, les signaux ne sont pas au vert non plus. Déjà, l'immense monoculture de palmiers à huile représente une importante surface agricole qui est soustraite à la production de produits alimentaires locaux. De plus, les ouvriers travaillent dans des conditions très dures et sont payés à coups de lance pierre.

Pour couronner le tout, les retombées fiscales sont loin d'être mirifiques pour la région : l'entreprise a en effet réussi à se faire accorder le statut de zone franche pour toute son activité. C'est dire qu'en ce qui concerne les impôts, ce sont des tarifs d'ami qui sont pratiqués.

A FADCANIC, nous regardons tout ceci d'un mauvais œil. Non seulement l'exploitation de la palme africaine a des conséquences environnementales et sociales dramatiques, mais en plus, ces maudits entrepreneurs tentent de débaucher les agriculteurs qui travaillent avec nous !

C'est difficile pour une famille pauvre de dire non à ce qui paraît être une somme rondelette. C'est là, concret, immédiat. Il y en a néanmoins qui résistent. Dans ce cas, une deuxième stratégie se met en place sous la forme d'un marché séduisant à première vue que propose l'entreprise : si le paysan s'engage à cultiver des palmiers africains, l'entreprise lui fournit les plantons et les intrants à un prix défiant toute concurrence et en plus lui garantit l'achat de l'intégralité de sa production.

Le hic c'est qu'au bout de quelques années, l'entreprise peut trouver n'importe quelle excuse pour monter le prix de ses intrants ou exiger un prix plus bas à l'achat de la récolte. Le paysan se rend compte alors qu'il s'est livré pieds et poings liés à une entreprise qui ne fait pas forcément dans la philanthropie. Certes, les différents dirigeants qui se sont succédés à la tête de l'entreprise ne sont pas tous mauvais. Seulement, ils travaillent dans un cadre où le profit à court terme fait loi et où les performances obtenues sur le terrain décideront de leur carrière.

Pour l'instant, avec FADCANIC, nous tenons ferme notre position a La Fonseca. Surfaces agroforestières, reforestation, installation de biodigesteurs, conseils aux agriculteurs, éducation d'adulte, etc. sont les armes que nous employons dans cette bataille.

Chaque agriculteur convaincu de s'être engagé dans un processus de changement favorable à sa famille, sa communauté et son environnement ne se laissera pas absorber par l'agrobusiness. C'est parcelle par parcelle que nous gagnerons notre combat !

Autre vue de la monoculture de palme africaine, municipalité de Kukra Hill, RAAS, le 8 octobre 2009

Surfaces situées à l'extrémité de la monoculture où les jeunes pousses sont plantées, municipalité de Kukra Hill, RAAS, le 4 novembre 2008

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LES DECHETS, AU REBUT !
01.12.2009 18:25:50
Catégorie : Projet

Déchets jetés au bord de la route et convoités par un chien errant, barrio Fatima, Bluefields, le 19 novembre 2009

Mon précédent travail pour le canton de Genève me l'avait déjà largement démontré : les déchets posent un problème central à notre société de consommation. Seulement, à la différence des pays pauvres, nous avons les moyens de réduire leur impact sur notre environnement : usines d'incinération, recyclage des déchets organiques (compost), du papier, du verre et du PET, récupération des piles, etc.

Il n'empêche qu'au bout du compte, nous aussi nous retrouvons avec des rejets dans l'atmosphère et des rebuts à mettre en décharge, ce qui, tout amoindri et contrôlé que cela soit, représente tout de même une charge polluante pour l'environnement.

En d'autres termes, à partir du moment où un déchet est produit, le "zéro pollution" n'existe pas, même en Suisse.

Au Nicaragua, ce n'est pas la même limonade. Ce serait plutôt le "100% pollution" qui domine les débats. La population est peu (voire pas) sensibilisée, dispose de peu d'informations sur la problématique et a tout simplement d'autres soucis. C'est sûr que lorsqu'on lutte quotidiennement pour gagner de quoi nourrir sa famille, la question de la protection de l'environnement ne vient pas en tête des priorités.

Ici, chacun jette tout n'importe où. Le problème croissant en Suisse lié à un comportement peu citoyen que nous appelons malheureusement "le littering" et que nous pourrions traduire par "le jetage" est la règle au Nicaragua. Que l'on marche, qu'on soit en taxi, dans un bus ou sur un bateau, on jette immédiatement par terre ou dans l'eau l'emballage du paquet de biscuits qu'on vient de manger. Et pour être sûr que cette belle tradition soit conservée par les générations futures, on enseigne cela à ses enfants : "Regarde fiston, ne joue pas avec cette bouteille en PET, elle est sale, jette-la comme moi au milieu de la route".

C'est ainsi que régulièrement, tout un chacun doit nettoyer son balcon, son jardin ou le pas de sa porte. Et que faire du tas impressionnant de plastique mélangé aux feuilles et autres brindilles accumulé en seulement quelques semaines ? Le brûler bien sûr, c'est tellement pratique ! Cela n'a l'air de rien dit comme cela, mais cela signifie tout de même qu'à toute heure de la journée, des volutes de fumée s'élèvent au dessus de Bluefields. Chacun a sa petite usine d'incinération privée quoi !

Ce n'est pas très juste de se moquer comme ça car il faut bien reconnaître que la question est loin d'être triviale : comment diable traiter les déchets afin d'éviter les solutions catastrophiques pour l'environnement et la santé qui ont actuellement cours ? À Bluefields, c'est bien simple, il n'y a qu'une installation de traitement des déchets, à savoir la décharge en plein air dont il est de notoriété publique qu'elle pollue la baie via les eaux de ruissellement. La mairie, avec l'appui de FADCANIC, souhaite composter les déchets organiques de la population. Nous avons pour l'instant débuté avec le traitement des déchets de marché, ce qui devrait permettre d'acquérir le savoir-faire nécessaire pour passer à l'étape suivante. Mais il faut être clair, on n'y est pas encore.

Finalement, nous sommes mieux lotis dans notre centre de formation de Wawashang où la taille humaine de l'endroit permet l'organisation du traitement de l'intégralité des déchets organiques. Par contre, en ce qui concerne les déchets inorganiques (verre, métal, plastique, aluminium, etc.) c'est le même désert de solution.

On m'a tout de même demandé de mettre en place un système de gestion des déchets pour Wawashang. Le plus dur est de proposer une solution certes moins mauvaise que la pratique en vigueur, mais qui institutionnalise une certaine pollution. En d'autres termes, nous avons décidé de rassembler les déchets que nous n'avons pas les moyens de traiter afin d'au moins localiser la pollution dans les sites les moins problématiques.

Le dilemme auquel nous sommes quotidiennement confrontés peut être illustré par la gestion des piles. Coupés de tout – le premier village, où il ne se passe rien d'ailleurs, se situe à 30 minutes à pied et il n'y a que deux bateaux par semaine qui relient Wawashang à Bluefields – les étudiants et professeurs se divertissent notamment en écoutant la radio, car curieusement, nous captons trois stations de radio dans cette cambrousse intemporelle. Qui dit appareils radio dit forcément production de piles usagées. Que faire de celles-ci ? Les collecter et les transporter régulièrement à Bluefields ? Pas très utiles, là bas elles finiront au mieux dans la décharge en plein air. Organiser un transport jusqu'à Managua ? Pareil, si tout va bien, elles aboutiront dans la Chureca (décharge en plein air de la capitale nicaraguayenne, voir article du mois de mars 2009). Que faire alors ?

Actuellement, ce n'est pas compliqué, les piles usagées ne sont pas gérées. C'est-à-dire qu'elles sont dispersées dans la nature au hasard des jets intempestifs des pensionnaires de Wawashang, premier geste auquel ils pensent lorsqu'ils souhaitent s'en débarrasser. Les piles peuvent donc se retrouver dans la rivière, dans un marais, dans un champ, ou dieu sait où encore. En clair, la pollution est diluée dans les alentours directs de l'école. L'avantage de ce système est qu'il ne demande aucun effort et qu'en plus, la pollution ne se voit pas.

J'ai proposé une mise en décharge dans un site éloigné des sources d'eau. La zone sera clairement contaminée par des métaux lourds, mais au moins, nous saurons où est la pollution. Pour atténuer celle-ci, nous avons pensé à la phytoremédiation, technique qui consiste à cultiver sur la zone polluée des plantes qui réduisent la mobilisation de polluants par l'eau de ruissellement (phytostabilisation) ou alors en absorbent une partie durant leur croissance (phytoextraction).

Ce sont des techniques tout à fait valables, mais quoiqu'on fasse, les polluants ne vont pas disparaître par magie. Il faut être conscient que nous allons délibérément polluer une zone de Wawashang.

Bien entendu, les communautés rurales connaissent la même pénurie d'options. Un groupe d'adolescents d'un petit village qui souhaitait diminuer les nuisances causées par les déchets jetés exactement dans tous les recoins de leur cadre de vie (chemins, jardins, champs, terrain de football, rivière, et partout, vraiment partout !) a par exemple sollicité le soutien de FADCANIC.

Après avoir discuté ensemble de ce que sont les déchets, de la problématique qu'ils génèrent et des rares solutions qui se présentent à eux, le groupe de jeunes a élaboré son projet : rechercher un terrain pour y aménager une décharge, mettre sur pied le compostage des déchets organiques, trouver une charrette et une mule pour la collecte des déchets dans le village, sensibiliser la population au tri des déchets…

Bref, leurs propositions étaient excellentes, mais ils se sont un tout petit peu emballés. Ils ont totalement sous-estimé les implications d'une telle révolution dans les habitudes de leur communauté. De plus, il reste à trouver les personnes qui seront d'accord de faire le boulot. Et là, comment les payer ? Les jeunes ont proposé une taxe par ménage, mais avant de pouvoir en arriver là, il est tout de même nécessaire de procéder à une large consultation.

C'est finalement ce que nous avons organisé : une première étape de prise de contact avec la population. Les ados sont allés faire du porte-à-porte pour sensibiliser les gens et les interroger pour déterminer s'ils adhèrent au projet. Je vais suivre cette affaire tout en étant conscient que le chemin sera long.

En définitive, lorsque je fais un bilan de la situation au Nicaragua, que ce soit dans la campagne la plus reculée ou dans sa capitale Managua, une seule conclusion s'impose à mon esprit : dans ce pays, nous n'avons pas les moyens de prendre en charge les déchets que nous produisons.

Qui est coupable d'une telle situation ?

Au risque d'enfoncer une monumentale porte ouverte, je ne vois pas d'autres moyens que de pointer du doigt le système économique en place. Les règles du marché encouragent les entreprises à vendre tout et n'importe quoi dans les régions les plus pauvres du globe sans qu'elles aient à assumer la moindre responsabilité sur les produits en fin de vie ou leurs emballages.

Car finalement, ces multinationales qui poussent à la consommation de jus de pomme en boîte d'aluminium, de mini-paquets de chips ou de sacs en plastique sont les premières responsables de l'accumulation de déchets dans les régions pauvres. Et lorsque je dis "pousser", c'est le moins que l'on puisse dire. Tout comme les européens, les nicaraguayens sont inondés de publicités à la télévision, à la radio, et dans les rues.

C'est toujours la même histoire : on vend tout ce qu'on peut et on verra bien ensuite ce qu'on fera avec les rebuts. Autrement dit, sous le règne de l'économie de marché, le droit de l'entrepreneur prime le droit des personnes et de l'environnement.

Comment changer cela ?

Ça paraît bête dit comme ça, mais je pense que seules les populations des pays riches ont le pouvoir de faire quelque chose. Simplement, pour arriver à un minimum d'actions collectives, il faudrait que nous retrouvions le sentiment d'appartenir à un groupe et que nous revenions à des sentiments plus solidaires. Pas facile dans une société où on nous rappelle tous les jours qu'il faut être individualiste et compétitif.

A mon avis, il faudra que les conditions économiques, sociales et/ou écologiques se détériorent drastiquement pour que nous nous rendions compte qu'il est l'heure de révolutionner notre manière de vivre.

Espérons que d'ici là, il ne sera pas déjà trop tard…

Plateau surplombant la décharge en plein air de Bluefields, barrio 19 de Julio, Bluefields, le 10 mars 2009

Atelier de gestion des déchets, Wawashang, municipalité de Laguna de Perlas, le 7 juillet 2009

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TOURMENTE
10.11.2009 21:07:02
Catégorie : Projet

Ouragan Ida à l'aube, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

Cela a commencé par une zone de basse pression située au sud-est de Bluefields dans la mer des Caraïbes, c'est-à-dire au large du Costa Rica. Il y avait, selon les prévisions du centre de surveillance des ouragans étatsuniens, entre 30% et 50% de probabilité que cela devienne une tempête tropicale.

Ça n'a pas manqué. La zone de basse pression s'est transformée en tempête, a pris le chemin du nord et est tombée en plein sur Corn Island, île située au large de Bluefields et appréciée par les touristes, y compris l'auteur de ces lignes.

Depuis Bluefields, il était difficile d'imaginer qu'à quelque 100 kilomètres au large, Corn-Island était en train de se faire malmener par les éléments. Certes, la pluie était battante, les vents relativement violents, mais impossible de concevoir que des maisons se faisaient emporter un peu plus au large.

Ida, c'est ainsi qu'a été baptisée la tempête, a continué son chemin et s'est dirigée vers Wawashang, à 100 kilomètres au nord de Bluefields, précisément là où FADCANIC a son école, son centre d'agroforesterie et sa réserve naturelle. C'était le mercredi 4 novembre, il était quatre heures de l'après-midi, et le centre de surveillance des ouragans prévoyait qu'Ida allait prendre de la force et frapper la côte nicaraguayenne durant la nuit du mercredi au jeudi en tant qu'ouragan de catégorie 1.

Le passage du statut de tempête à ouragan est une question de vitesse des vents. Tandis qu'une tempête développe des vents d'une vitesse allant jusqu'à 120 km/h, les vents de l'ouragan de catégorie 1 se déchaînent jusqu'à 150 km/h. Sur le coup, nous avons pris contact avec nos collègues de Wawashang dont le réseau Internet par satellite fonctionnait encore, pour voir s'ils avaient pris la mesure du grabuge qui s'annonçait.

Il s'avère que nos collègues étaient tellement occupés par la visite de l'ambassadeur de Norvège, dont le pays est le principal bailleur de fonds de notre projet d'agroforesterie, qu'ils n'étaient même pas au courant. C'est que dans ces régions reculées, pratiquement aucune information n'arrive. Les communautés rurales disposent bien de quelques radios, mais faut-il encore que quelqu'un l'écoute au bon moment, si par miracle une station interrompait ses programmes d'une stupidité consternante pour transmettre des informations utiles.

De plus, les autorités nicaraguayennes n'ont lancé l'alerte qu'à 18h et de manière erronée, puisqu'elles ont annoncé l'arrivée imminente d'une tempête tropicale, ce qui est moins inquiétant qu'un ouragan.

Bref, nos collègues présents à Wawashang ont mis à l'abri ce qu'ils pouvaient, se sont réfugié dans les maisons heureusement construites en dur, et ont attendu que ça passe. Ils n'ont pas dormi de la nuit. Il paraît que ça fait un boucan de fin du monde lorsqu'on se prend un ouragan sur le coin de la figure. Au petit matin, lorsque les vents et la pluie se sont calmés, ils sont allés voir les dégâts : ils sont tout simplement catastrophiques. Près de la moitié de nos plantations de cocotiers à été endommagée ou détruite (1'126 plants endommagés et 754 arrachés), de leurs côtés, l'intégralité des palmiers pêches (1'000 plants) ont été gravement endommagés. Nous déplorons également de gros dégâts dans nos plantations de cacaoyers, d'arbres fruitiers et de bananiers.

En ce qui concerne la réserve naturelle, sa forêt, qui s'étend tout de même sur 630 hectares, a vu le 80% de ses arbres arrachés ou endommagés par l'ouragan.

Cela paraît inimaginable qu'une forêt qui paraissait ancrée bien solidement dans le sol se fasse détruire à ce point par Ida. En réalité, nous n'avons pas eu de chance. L'ouragan est passé "pile poil" sur le centre d'agroforesterie et la réserve naturelle à tel point que mon collègue Silver, qui était sur place, a dit en rigolant que c'était un ouragan spécifiquement dirigé contre FADCANIC. En plus, ce vandale avançait très lentement, à moins de 10 km/h, ce qui signifie qu'il est resté longtemps sur la zone. Harcelés de longues heures par des vents tournants, les racines plongées dans un sol détrempé par les pluies, de nombreux arbres à priori très solides ont rendu les armes.

Philosophe, Silver m'a annoncé : "L'aspect positif, c'est que l'ambassadeur a pu voir par lui-même que ces tempêtes ne sont pas de fallacieuses excuses invoquées par FADCANIC pour justifier un retard dans le projet".

Ce qui s'est révélé être une catastrophe pour FADCANIC l'est encore plus pour les communautés de la région. En plus des maisons dont les toits se sont envolés et des puits contaminés par les torrents de boues, les agriculteurs ont vu leurs plantations détruites. Or ces gens ont des ressources plus que limitées. Le gouvernement nicaraguayen a d'ores et déjà annoncé une aide substantielle destinée à remettre sur pied l'agriculture dans les régions sinistrées. Espérons que les fonds arriveront à bon port. Ce qui est sûr, c'est que l'aide d'urgence n'est pas encore arrivée sur place bientôt une semaine après le passage d'Ida. C'est un commerçant local qui doit fournir les fonds pour que les sinistrés de la communauté voisine de Wawashang puissent bénéficier d'un refuge et de nourriture.

Dans une telle situation, le pire est de ne pas savoir comment réagir étant donné qu'aucune information ne peut sortir des zones sinistrées. Nous avons tenté durant toute la journée du jeudi de prendre des nouvelles de nos collègues à Wawashang. La direction de FADCANIC à Managua était notamment très préoccupée par la santé de l'ambassadeur. Sans compter la centaine d'étudiants qui logent sur place, les habitants de la communauté voisine et tous les autres fermiers isolés qui habitent la région.

Mais avant que nos collègues arrivent à Bluefields jeudi en fin de journée avec la première "panga" (hors bord qui sert de transport en commun) qui a pu quitter la zone, impossible de savoir quoi que ce soit. Le réseau internet était bien entendu mort, il n'y a pas de réseau téléphonique, bref, à moins de revenir à la bonne vieille technique des signaux de fumée, pas moyen de communiquer.

Cela se reflétait d'ailleurs clairement dans les bulletins d'informations des chaînes de radios et télévisions nationales. Les journalistes ne savaient rien, et racontaient n'importe quoi, y compris que Bluefields était sévèrement touché par l'ouragan…

Maintenant, nous allons essayer de panser les plaies, c'est-à-dire tenter de remettre en état les plantations et nettoyer la forêt de la réserve naturelle pour qu'elle puisse peu à peu se régénérer et que certaines portions puissent être reboisées.

Cela ne fait que 4 ans que Beta, le dernier ouragan à s'être abattu sur la région, avait déjà copieusement endommagé la réserve. Avant même d'avoir terminé le reboisement, voici que la catastrophe suivante s'est déjà présentée. Il faut avoir le moral.

Combien d'années seront nécessaires pour se remettre du passage d'Ida ?

Arbre mis en fâcheuse posture par Ida, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

La plantation de bananiers n'a pas survécu, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

Vision d'apocalypse sur la forêt détruite à 80%, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009


Petit film tourné par Silver au petit matin, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

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