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Mon journal de bord

L'ACRYLIQUE ADOUCIT LES MURS
10.08.2010 16:51:36
Catégorie : Projet

Michael et son groupe posant devant la fresque à l'occasion de l'inauguration, Bluefields, le 7 août 2010

Après un an et demi de présence au Nicaragua, j’étais entrain de me dire que les dons de mes fidèles lecteurs ne seraient pas investis dans un petit projet local. C’est que la générosité de nombreux d’entre vous m’a donné la possibilité d’appuyer financièrement une initiative qui aille dans le sens de ma mission sur la côte atlantique du Nicaragua.

Certes, cela n’aurait pas été une catastrophe, dans le sens où le solde serait resté disponible pour financer des projets soutenus par Eirene Suisse liés à la promotion de la paix dans les régions avec lesquelles elle collabore, c'est-à-dire celle des Grands Lacs en Afrique, Haïti et l’Amérique centrale.

Mais bon, j’avais très envie de soutenir une initiative locale dans laquelle je pourrais me reconnaître et surtout que je pourrais décrire par le menu à mes généreux donateurs. C’est que c’est toujours intéressant de savoir à quoi sert son argent !

Eh bien c’est au moment où je m’y attendais le moins que l’affaire m’est tombée du ciel. Enfin, quand je dis « du ciel », c’est une image. En réalité, je me trouvais sur la piste de danse du « Cuatro hermano », la disco créole de Bluefields, quand je suis tombé sur Michael, un jeune costeño de ma connaissance, qui me raconte qu’il est entrain de monter un projet de promotion du dialogue interculturel à Bluefields.

Avant de continuer, il me semble important de présenter Michael : je l’ai connu parce qu’il travaillait avec une organisation qui a fait, et qui continue de faire, un superbe travail pour la prévention du SIDA dans la région. Dans ce cadre, il a eu l’occasion de travailler avec des jeunes en situation difficile (violences familiales, drogues, etc.). C’est un artiste, qui dessine et peint joliment, et qui avait déjà utilisé ce talent pour favoriser l’expression des groupes avec lesquels il avait travaillé auparavant.

Bref, pour revenir à ma soirée au Cuatro, mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai arrêté de regarder de jolies créoles qui dansaient sur un rythme époustouflant pour demander plus de détails : l’idée était de réunir un groupe de jeunes issus des différentes ethnies présentes à Bluefields, de réfléchir avec eux sur les différences culturelles et les contentieux historiques qui existent entre elles, de leur demander d'identifier des éléments déclencheurs de conflits et de les laisser s’exprimer par le dessin sur cette thématique. La finalité de ce projet était la réalisation d’une fresque représentant la multi-culturalité sur le mur bordant le parc central de Bluefields.

Décidément, ça vaut la peine d’aller danser de temps à autres. En plus de sensibiliser une vingtaine de jeunes bluefieleños à la question, nous allons laisser un message de dialogue interculturel sur la place la plus fréquentée de la ville.

Renseignements pris en Suisse, ce projet entre pile-poil dans l’esprit de ce qu’Eirene Suisse soutient. Une fois le budget garanti (un peu plus de 3'000 francs suisses) et l’argent envoyé à Bluefields, les choses sérieuses ont pu commencer.

Michael a rassemblé ses troupes, c'est-à-dire une vingtaine de jeunes de 10 à 15 ans et de toutes les couleurs de peau, et nous avons commencé le programme par des ateliers de sensibilisation à la multiethnicité.

Ceux-ci débutaient par un invité présentant l’ethnie dont il est issu, chaque atelier étant dédié à une ethnie différente. Après une courte séance de questions, Michael lançait la discussion : comment sont les métis ? Et les créoles, ils s’habillent comment ? Qui a déjà eu des tensions avec un Miskito ? Etc.

C’est ensuite qu’entrait en scène la partie artistique. Les jeunes étaient appelés à exprimer par le dessin leur ressenti sur l’ethnie abordée. Cela pouvait prendre la forme d’un personnage, d’un habit, d’un plat typique, ou de quoi que ce soit qui leur passait par la tête. Michael profitait de ces moments pour inculquer quelques connaissances de dessin nécessaires à la création de la fresque murale.

A la fin de cette partie préparatoire, Michael et son groupe se sont inspirés d’illustrations trouvées dans un livre pour alimenter la discussion de ce qu’ils voulaient peindre sur le mur du parc.

Comment exprimer par un simple dessin l’idée de l’échange interculturel ?

Ils se sont finalement mis d’accord pour mettre en scène six jeunes costeños représentant les six ethnies de la côte Caraïbe (miskitos, créoles, métis, garifunas, sumus, ramas) en pleine discussion. Ce n’est certes pas révolutionnaire, mais ils n’allaient pas non plus se lancer dans la réalisation d’une bande dessinée de 61 pages.

Et puis tout publicitaire serait d’accord avec eux : plus le message est simple, plus il est efficace. En plus, nous avons décidé de mettre dans les mains de ces jeunes personnages de pierre (ce ne peut être des personnages de papier puisqu’ils sont peints sur un mur…) des livres aux titres évocateurs tels que «Cultures caribéennes» ou «Dictionnaire créole-espagnol» afin de donner quelques indications sur le contenu de la discussion dépeinte.

Une fois la scène composée sur une feuille A4, il ne restait plus qu’à aller dans le parc pour la reproduire sur le mur. Enfin «plus qu’à», c’est vite dit. La vérité est que Michael a dû pas mal suer pour mener à bien cette tâche. On n’y pense pas forcément avant, mais se retrouver dans un parc public avec 15 à 20 jeunes ados ayant de la peinture et des pinceaux entre les mains n’est pas de tout repos : entre celles qui mélangent les couleurs en trempant directement leurs mains dans les pots de peinture, ceux qui se peignent des moustaches ou qui font la fameuse blague de faire des mèches de couleurs à leur voisin et celui qui en a marre de peindre en vert les feuilles d’un cocotier et qui décide d’aller bouder dans un coin, il faut s’accrocher.

La première fois que j’y suis allé pour prendre des photos, il y avait une dizaine de garçons et de filles à l’œuvre face aux sept mètres de mur à disposition pendant que le reste du groupe trafiquait les couleurs, commentait l’avancée de la fresque ou… faisait les quatre cents coups dans le parc. Cela m’a un peu fait penser au capharnaüm du salon de Moulinsart envahi par le prince Abdallah et sa suite dans «Coke en stock» (Les aventures de Tintin).

Et comment Michael a-t-il fait pour gérer cela ?

Tranquillement. Il dirigeait la manœuvre calmement mais avec fermeté, et ça a marché. Les ados ont respecté ses instructions et posé milles questions pour améliorer leurs contributions. Cela se voyait qu’ils étaient fiers de participer à ce projet. La meilleure preuve de la réussite de Michael est le résultat : je trouve la fresque murale magnifique et c’est l’avis de toutes les personnes avec qui j’en ai discuté.

Ce fut à ce propos un aspect très sympathique du projet : de nombreux promeneurs se sont arrêtés devant l’attroupement que formaient Michael et son groupe devant la fresque en cours d’élaboration. C’était l’occasion d’expliquer ce qui se tramait et de transmettre un message sur le dialogue interculturel au passage. Toujours ça de gagné !

Tout cela s’est terminé par une inauguration qui a eu lieu samedi dernier (7 août 2010) en présence de représentants d’organisations de la société civile, de parents du groupe d’ados et… de curieux intéressé par l’attroupement que nous formions.

Cela s’est très bien passé. Michael a expliqué le fonctionnement de son projet et présenté les jeunes qui y avaient participé. L’auteur de ces lignes s’est fendu d’un discours pour expliquer l’origine du financement et rappeler aux personnes présentes la richesse que représente la multiculturalité.

Aujourd’hui, les mondanités sont terminées mais la fresque et son message demeurent.

Le groupe d’ados n’a plus cette activité créatrice qui colorait son quotidien, mais conserve la fierté d’avoir été l’auteur de la fresque comme l’atteste le certificat que chacun de ses membres a reçu et la liste des participants peinte sur le mur à côté de celle-ci.

Michael ne travaille plus, pour le moment, avec ce groupe, mais garde les enseignements de ce projet pour améliorer le prochain… qui a déjà commencé avec des pensionnaires de la prison de Bluefields.

Personnellement, je trouve que ce fut de l’argent bien investi.

Michael et quelques uns de ses élèves durant les travaux préparatoires, Bluefields, le 15 mai 2010

À chacun sa tâche devant les 7 mètres de mur, Bluefields, le 1er juillet 2010

La peinture des noix de coco fut réalisée avec soin, Bluefields, le 6 juillet 2010

La fresque prend forme, Bluefields, le 6 juillet 2010

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LE COMPOST APRES LA DIGESTION
01.07.2010 17:44:33
Catégorie : Projet

Vue de ma TLB avec la réserve de sciure sur sa droite, Bluefields, le 28 mai 2010

Cela fait longtemps que la question me chiffonnait, je m’en étais d’ailleurs ouvert dans un article publié il y a plus d’un an sur ce même site («Eau, source d’ennui», février 2009) : le système de la chasse d’eau pour les toilettes est une telle source de pollution des agglomérations de la côte atlantique du Nicaragua qu’il serait bien indiqué de trouver une solution alternative.

Comme de bien entendu, le mieux pour éviter de contaminer de l’eau avec les déjections humaines est de ne pas en utiliser pour les évacuer…

Or ce que j’ai largement observé depuis le début de mon séjour sur la côte Caraïbe, c’est qu’en dehors des centres urbains, les toilettes sans chasse d’eau sont la règle. Ce devrait être une bonne nouvelle, mais ce n’est pas aussi simple.

Dans la campagne, j’ai utilisé deux types de latrines différentes : des latrines «faites maison», qui se présentent généralement sous la forme d’un petit banc en bois muni d’un trou qui donne directement sur une fosse creusée en dessous, à même la terre, et des latrines de tôle et de béton ressemblant à des cabines téléphoniques sans vitres surplombant une fosse septique ou un casier pouvant être vidé périodiquement.

Expérience faite, dans les deux cas ces toilettes ne sont pas très «sexy» : elles ne sentent pas bon, sont sales et généreusement visitées par les mouches. Bref, l’heure d’aller aux toilettes ressemble plus à une punition qu’à un moment de calme et de détente propice à la lecture des œuvres complètes de Dostoïevski. C’est probablement une des raisons qui explique pourquoi les nicaraguayens adorent faire leurs besoins partout sauf dans les lieux dédiés à cette activité.

Les latrines sont en plus souvent très mal placées, comme par exemple juste en amont d’un puits ou de la maison du voisin, ce qui est plus que problématique lorsqu’on pense au volume de pluies qui tombe dans la région et qui ainsi est susceptible de contaminer tout ce qui se trouve en aval.

C’est là où le concept des toilettes à compost, ou pour reprendre les termes de son inventeur, les toilettes à lit bio-maîtrisé (TLB, pour en savoir plus, se référer au site Eautarcie), prend tout son sens : c’est simple, pas cher et évite toute contamination de l’eau. Il s’agit d’une caisse en bois construite autour d’un seau dans lequel on fait ses besoins en ajoutant après chaque utilisation un peu de déchets organiques carbonés (sciure, résidus de tonte séchés, carton déchiqueté, etc.). Le seau doit être vidé régulièrement sur le tas de compost du jardin, et c’est tout.

Les avantages de ce système sont enthousiasmants :
- Cela a l’immense vertu de boucler la boucle en rendant au sol, à travers son amendement par le compost, les éléments nutritifs qui lui ont été soutirés à la source.
- Cela permet d’économiser de l’eau.
- En plus d’économiser de l’eau, cela évite de la contaminer et supprime ainsi une source majeure de pollution de la biosphère.
- Le papier hygiénique utilisé dont on ne sait que faire dans les pays pauvres ne pose plus de problème : il est également composté.

Avec de tels atouts, c’est à se demander pourquoi les toilettes à compost ne se sont pas devenues la coqueluche de la région. Ce n’est en tout cas pas faute d’en avoir parlé : lors de chaque contact que j’ai eus avec des villages ruraux, j’ai fait la promotion de ce système.

Ce n’est pas que j’ai fait un bide, mais aucun de mes interlocuteurs n’a vraiment cru que la TLB ne dégageait pas d’odeurs. Les habitants de la côte atlantique du Nicaragua ne sont pas plus réfractaires au changement que d’autres, ils souffrent tout simplement du même complexe qu’en Europe : tout ce qui est lié à notre système excréteur est tabou. Il faut s’en débarrasser le plus vite possible, quoi qu’il en coûte. Je recommande à ce sujet le livre de Kathleen Meyer («Comment chier dans les bois») qui chahute joyeusement notre pudeur avec ce qui est finalement une occupation quotidienne de chacun, et qui en plus donne de précieux conseils aux adeptes des randonnées dans la nature.

Pour revenir à nos étrons, je me suis rendu compte que pour avoir de la crédibilité à ce sujet, je devais faire l’expérience à la maison. J’ai donc commandé une TLB à mon ébéniste attitré, c'est-à-dire le même qui a fabriqué les chaises à bascule qui font de ma terrasse un lieu propice à la relaxation.

Celui-ci m’a fabriqué une magnifique caisse en bois avec un couvercle troué dans laquelle nous avons placé un seau. Puis, nous avons fixé une lunette de toilette traditionnelle sur le dessus. Avant l’inauguration, j’ai mis un fond de sciure dans le seau, ce qui n’est pas compliqué à trouver quand vous avez de bons contacts avec un ébéniste.

Et c’est tout.

Cela m’a coûté un total de 60 dollars. Si on enlève le travail de l’ébéniste, ce qui serait le cas dans une communauté où chacun est assez bricoleur pour fabriquer une telle caisse, cela ne reviendrait approximativement qu’à 25 dollars pièce. Comparé aux 500 dollars des latrines en tôle et en béton, c’est un monde.

L’expérience maintenant.

Il faut être franc, la chasse à eau, c’est plus facile. Nous avons une telle habitude de déléguer la gestion de nos excréments aux stations d’épurations, que cela fait tout drôle de devoir s’en occuper. J’irais jusqu’à dire qu’il y a une véritable barrière culturelle à franchir.

Et puis il y a un premier temps d’apprentissage pour régler la quantité de sciure (déchets carbonés) à ajouter aux déjections (déchets azotés) sans compter qu’il faut adapter sa manière d’aller aux toilettes. Lorsque l’équilibre est trouvé, aucune odeur désagréable n’est générée. Ça a l’air dingue dit comme cela, mais c’est vrai. Le plus gros problème que j’ai identifié est lié au fait que nous urinons bien plus que nous déféquons. Un fond d’urine a ainsi tendance à se former dans le seau après quelques jours, ce qui provoque le dégagement d’une odeur de cirque, plus exactement celle qui vient chatouiller nos narines lorsqu’on ne se trouve pas loin de la cage du lion…

Et parce que rien n’est simple dans la vie, il faut préciser que les conditions climatiques de Bluefields ne sont pas idéales pour l’utilisation d’une TLB : la chaleur et l’humidité favorisent le développement des mauvaises odeurs. Ceci m’oblige à être très strict lors de son utilisation, à savoir mettre plus de litière et vider le seau tous les 2-3 jours. Dans ces conditions, je ne subis que peu de soucis d’odeurs. Si par contre je deviens un peu flemmard et attend 4-5 jours avant la vidange, c’est tout de suite plus problématique.

Passons au compost du jardin à présent.

Le vidage du seau sur le tas de compost n’est pas le moment le plus fun de la journée, mais finalement, ce n’est pas aussi difficile que l’on pourrait imaginer. Il faut réserver une place dans le tas, y vider le contenu du seau, mettre un peu d’eau dans celui-ci pour le rincer, recouvrir le tas par d’autres types de déches organiques (gazon tondu par exemple) et vider le liquide de rinçage sur le tas, ce qui permettra de l’humidifier.

Les microorganismes qui travaillent pour moi (gratuitement !) dans le compost pour en décomposer la matière organique apprécient l’apport du contenu de la TLB. Lorsque je retourne le tas 2 ou 3 jours plus tard, il sent tout simplement le compost avec une petite note d’humus pour les zones plus anciennes et déjà dégradées.

Comment résumer cette expérience ?

Je pense que gérer ses déjections tout en protégeant l’environnement et la fertilité des sols est moins facile que de tirer la chasse comme nous le faisons quotidiennement. C’est du travail et il y a des barrières psychologiques à franchir. Sans parler du fait que dans un environnement urbain, ce serait carrément impossible (en guise de point de départ pour une réflexion plus globale sur le traitement des eaux usées, lire Le système TRAISELECT en ville).

C’est à ce stade qu’intervient une question qui peut paraître hallucinante à ceux qui se rappellent que l’humanité ne pourra pas survivre sans un environnement un minimum préservé, mais qui est tout à fait pertinente dans notre monde de surconsommation : jusqu’à quel point sommes-nous prêts à changer notre comportement pour sauvegarder ce qui reste de notre environnement ?

George Bush père y a déjà répondu en affirmant que «notre manière de vivre n’est pas négociable».

Est-ce un grand égoïste qui n’a rien compris, ou a-t-il simplement dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ?

Vue plus détaillée de ma TLB, Bluefields, le 28 mai 2010

Tas de compost avec lequel je recycle les résidus de la TLB, Bluefields, le 29 juin 2010

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TERRE BRULEE
26.05.2010 22:44:05
Catégorie : Projet

Volute de fumée révélant l'incinération d'une parcelle agricole, région de Kahka Creek, le 19 avril 2009

Le programme d’agroforesterie de FADCANIC auquel je participe promeut des techniques agricoles privilégiant la diversité des cultures, la protection des sols et la pérennité de leur capacité productive. Celui-ci a notamment pour objectif de démontrer aux agriculteurs qu’il existe des alternatives à la technique de la culture sur brûlis, responsable de la destruction d’importantes surfaces de forêts de la côte atlantique du Nicaragua.

Qu’est ce donc que cette culture sur brûlis ? Est-ce le mal absolu ?

En tous les cas, le principe a le mérite de la simplicité : il s’agit de défricher une zone de forêt, de laisser les troncs, branches et feuilles sécher par terre, puis d’y mettre le feu. Cela fait des millénaires que nous faisons cela, en fait, depuis que nous avons commencé à domestiquer le sol.

Il doit y avoir de bonnes raisons pour avoir continué le brûlis tout ce temps, quelles sont-elles ?

L’idée de base est que les éléments nutritifs minéraux (azote, phosphore et potassium pour ne citer que les plus importants) qui se trouvent « capturés » dans les plantes sont transférés en grande partie dans les cendres et ainsi rendus disponibles pour les cultures. En d’autres termes, ce n’est rien d’autre qu’une fertilisation du sol avec ce qui poussait en-dessus.

Cela peut paraître curieux que l’on ait besoin de fertiliser le sol d’une forêt tropicale, parce qu’à première vue, la luxuriance des lieux nous donne à penser qu’il doit être copieusement riche. Et bien en réalité, la majeure partie de la fertilité de la plupart des forêts tropicales ne se trouve pas dans le sol ! Elle est présente dans les végétaux et animaux qui y vivent. Cela s’appelle la fertilité extrinsèque et c’est rendu possible par le dynamisme des processus de décomposition de la matière organique morte qui règne dans ces milieux : celle-ci subit un processus d’humification et se retrouve rapidement à disposition de la végétation. C’est bien connu qu’un sol vivant est une véritable usine à recyclage de la matière organique, il s’avère simplement que celui des forêts tropicales est particulièrement efficace.

En plus de contenir des fertilisants, la cendre fait baisser l’acidité du sol ce qui a notamment pour effet de rendre le phosphore plus facilement disponible pour les cultures. Et puis il faut également prendre en compte le fait que le feu a une action stérilisante qui permettra aux plantes de culture de prendre le dessus sur les plantes envahissantes et qui découragera pour un moment les insectes herbivores à venir mettre leur grain de sel.

Mais voilà, à côté de ces effets vertueux pour la production agricole, le fait de lui enlever sa couche végétale protectrice fragilise le sol. Celui-ci est alors exposé directement au soleil - ce qui accélère drastiquement l’évaporation de l’eau en période sèche - et aux pluies, qui, faute de réseaux racinaires leur permettant de confortablement s’infiltrer, auront tendance à s’écouler en surface, emportant avec elles une bonne quantité de terre, ce qui n’est rien d’autre que la principale forme d’érosion.

Au rayon des inconvénients, on peut également citer le fait que si la forêt ne se reconstitue pas après le cycle de cultures, le carbone libéré dans l’atmosphère lors du brûlis y restera, apportant ainsi sa généreuse contribution au réchauffement climatique. Cela n’a l’air de rien, mais il faut savoir que le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) s’inquiète beaucoup de ce phénomène dans la mesure où le changement d’usage des terres (notamment de la forêt vers l’agriculture) représente une source majeure d’émission de gaz à effet de serre.

Bref, la culture sur brûlis ne représente pas le mal absolu, mais ouvre la porte à une succession d’événements qui peuvent se révéler catastrophiques pour l’environnement local et global.

Tout dépend de comment cette technique est appliquée. La fertilisation par la cendre représente un apport unique de la même manière qu’un engrais chimique. Une fois les bénéfices encaissés (récoltes ou fourrage pour le bétail), la terre a besoin de repos pour se régénérer, si toutefois elle n’a pas été surexploitée. Ce n’est rien d’autre que la jachère des exploitations qui pratiquent la rotation des cultures. Dans le cas du brûlis dans les forêts tropicales, il faut compter au minimum 10 ans de jachère et jusqu’à 30 ans pour les terres plus difficiles.

Forcément, c’est plus facile à faire dans une région à faible densité de population où chaque agriculteur dispose d’un grand domaine cultivable. D’ailleurs, c’était à l’époque pratiqué par des groupes nomades qui, compte tenu de leur mode de vie, ne revenaient pas cultiver un terrain qui avait déjà été exploité. On parlait alors de la culture itinérante sur brûlis et celle-ci n’a pas eu pour effet de dégrader la forêt, bien au contraire : il est utile de se rappeler qu’avant l’intervention de l’homme, les feux de forêts naturels jouaient un rôle de renouvellement des écosystèmes.

Toutes ces considérations n’ont même pas traversé l’esprit des colons agricoles du pacifique débarquant dans les basses terres de la côte atlantique du Nicaragua. Ils sont arrivés avec la seule méthode qu’ils connaissaient, à savoir le brûlis, et ne se sont pas inquiété du manque de durabilité de leur pratique. À quoi bon ? Il y a une telle surface à disposition ! C’est ainsi que les parcelles fertilisées par brûlis ont été, et le sont encore aujourd’hui, exploitées jusqu’à épuisement. Après, l’agriculteur place quelques têtes de bétail sur la friche pour être sûr que le sol n’ait aucune chance de se refaire et va couper une autre zone de forêt.

Concrètement, le demi-siècle de colonisation agricole totalement désordonnée combiné avec un siècle de trafic de bois précieux a réussi l’exploit d’en finir avec l’écosystème dominant dans la partie atlantique du Nicaragua il y a un peu plus de 50 ans : ce qui était une forêt tropicale est devenu aujourd’hui une sorte de savane humide.

En plus de prôner des alternatives au brûlis afin de diminuer la destruction de ce qui reste de forêts ainsi que l’érosion qui en découle, FADCANIC lutte également contre un dommage collatéral de cette pratique : la propagation des incendies volontaires vers d’autres parcelles. Certes, dans l’optique d’éviter cela, les agriculteurs nettoient le pourtour de la parcelle destinée à être brûlée de tout matériau combustible. Seulement, ces bandes de sécurité sont parfois insuffisantes.

C’est la hantise des mois de sécheresse : voir ses plantations partir en fumée parce qu’un voisin a été indélicat avec ses allumettes. Pour se préparer à cette éventualité, FADCANIC a organisé les communautés de la région de Wawashang en brigades anti-incendie.

Dans une région si reculée, la lutte contre les incendies est une tâche particulièrement difficile : la densité de population étant très basse et compte tenu de l’absence d’un réseau téléphonique, l’obtention ou la transmission de l’information prend du temps. Or il n’y a pas besoin d’être un pompier diplômé pour être convaincu que plus on réagit rapidement, meilleures sont les chances de maîtriser le sinistre. À cela s’ajoute le fait qu’il n’y a pas de route, ce qui complique le déplacement jusqu’à la zone d’incendie, et le cas échéant, la retraite précipitée…

Quant à l’approvisionnement en eau et son transport, on revient à la bonne vieille méthode des seaux que l’on remplit dans la rivière ou le puits le plus proche. Les porteurs de seaux suivent les pompiers volontaires qui portent sur le dos un conteneur muni d’une pompe à main qui permet d’obtenir la pression nécessaire pour pulvériser l’eau.

Ces moyens paraissent dérisoires, mais ça marche : la brigade de la zone de Kahka Creek, là où se trouve la réserve naturelle de FADCANIC, est intervenue 4 fois durant la saison sèche qui se termine. A chaque fois, l’avancée de l’incendie a été ralentie, puis contrôlée.

C’est une question si sensible que mes collègues n’ont pas eu de soucis pour trouver des volontaires. Une fois, pour les dérider lors de cette période assez tendue, j’ai mis mes collègues en garde lors du recrutement d’un agriculteur dont un détail du profil m’avait fait douter de sa motivation pour la lutte contre le feu :

Il s’appelle Francisco Cienfuegos…

Atelier de prévention et lutte contre les incendies de forêts, centre de Wawashang, le 18 mars 2010

Étudiants du centre de Wawashang en plein exercice, Wawashang, le 18 mars 2010

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LES ILES DU MAIS
29.04.2010 00:59:10
Catégorie : Projet

Silver, Maynor et les représentants de la mairie passant par une plage, Little Corn Island, le 4 février 2010

Suite à l’ouragan Ida du mois de novembre dernier, les autorités de Corn Islands ont contacté Ray Hooker, président de FADCANIC, pour lui demander de les soutenir dans le développement d’alternatives de production agricole pour la population de la municipalité.

La municipalité de Corn Islands comprend deux petites îles situées à 80 kilomètres au large de Bluefields, Big Corn Island et Little Corn Island. Celles-ci représentent la destination touristique majeure de la côte atlantique du Nicaragua grâce à ses plages, son eau turquoise et ses récifs coralliens.

Elles furent initialement habitées par les indiens Kukra qui ont été réduits à l’esclavage au milieu du XVII

e siècle par les pirates anglais et leurs alliés Miskito (principale ethnie indigène de la région).

Ici, je ne résiste pas au plaisir de faire une brève parenthèse sur la flibuste, thème ô combien romanesque à mes yeux. Il faut savoir en effet que le milieu du XVII

e siècle représente l’âge d’or de la piraterie dans les Caraïbes. Les galions espagnols retournant en Europe bourrés jusqu’aux cales de l’or et des métaux précieux qu’ils avaient pillés en Amérique excitaient toutes les convoitises.

Entre deux razzias, les pirates avaient besoin de refuges pour se reposer et se ravitailler. C’est ainsi qu’ils s’allièrent avec le groupe indigène prédominant de la région, les Miskitos, et se ménagèrent des retraites dans les îles au large de la côte Atlantique, telles les îles du maïs. La petite histoire veut qu’ils aient commencé par les appeler « skeleton island » à cause de la réputation de cannibale qu’avaient les Kukras, née sans doute de certains rites de vengeance qu’ils pratiquaient.

Je n’ai trouvé nulle part de traces sur l’origine du nom « Corn Islands ». De toutes façons, celui-ci laisse peu de place à des interprétations fantaisistes. En plus, lorsque l’on sait que les Kukra cultivaient le maïs, l’affaire paraît être pliée. Ce qui est sûr, c’est que le type de culture changea après l’arrivée, au XVIII

e siècle, des colons anglais et de leurs esclaves en provenance de Jamaïque, puisque ceux-ci se lancèrent dans la culture de la canne à sucre et du coton.

Après leur émancipation le 27 août 1841, date faisant encore aujourd’hui l’objet d’une célébration par la fête du crabe, les esclaves noirs de Corn Islands devinrent à part entière une des ethnies constituant les îles jumelles, à savoir ceux qu’on appelle aujourd’hui les créoles. En plus des créoles, les Miskito et les métis représentent les deux autres groupes ethniques dominants d’une population d’approximativement 8'000 habitants. L'influence des créoles sur l’agriculture pratiquée depuis lors fut patente, avec notamment la culture du cocotier et d’arbres fruitiers (citronniers, manguiers, avocatiers).

Cette période féconde de la production agricole îlienne (les blufieleños se rappellent encore des avocats, mangues et noix de cocos succulents qui arrivaient de Corn Islands) dura jusqu’en 1960, date à laquelle des investisseurs ouvrirent les premières entreprises de stockage, conditionnement et exportation des produits de la pêche, notamment de la langouste. Le métier de pêcheur, qui avait toujours existé au stade artisanal, connut un essor important compte tenu des profits rapides qui pouvaient s’y faire. Il est piquant de noter que l’un des plus importants des ces investisseurs, qui s’est notoirement enrichit sur le dos des îliens, se nomme Morgan, soit le nom d’un des plus célèbres pirates qui sévissait dans la région trois siècles plus tôt. Une filiation n’est pas exclue…

À mesure que la pêche prenait de l’importance, l’agriculture perdait du terrain. C’est dans ce cadre peu favorable au travail de la terre que s’abattit en 1988 la plus grande catastrophe de mémoire d’homme : l’ouragan Joan. Celui-ci détruisit tout sur son passage, y compris les cocotiers et autres arbres forestiers et fruitiers qui restaient. Il est cependant inexact de dire que Joan mit à mort l’agriculture à Corn Islands ; il s’est contenté de l’achever.

Après le désastre, les îliens choisirent logiquement la pêche pour se remettre à flot : celle-ci avait l’avantage d’offrir des revenus rapides et assurés. L’ennui c’est que pendant ce temps, le savoir faire agricole continuait de se perdre.

Le problème d’une ressource lorsque tout le monde se met à l’exploiter, c’est qu’elle finit par s’épuiser. C’est exactement ce qui s’est passé avec la langouste. Il paraît que dans les années 1960, il suffisait de se baisser pour attraper une langouste. Même en tenant compte de l’imagination débordante de la population locale, ça n’a rien à voir avec les kilomètres que doivent maintenant parcourir les pêcheurs pour installer leurs casiers et attraper de moins en moins de langoustes.

Dans le même temps où les revenus de la pêche baissèrent, les prix des biens de consommation, pour certains venant de la côte Pacifique (!!), prirent l’ascenseur entraînant certaines familles dans des situations dramatiques. Les îliens, n’arrivant plus à joindre les deux bouts avec la pêche, se tournèrent vers d’autres sources de revenu. Or à part le tourisme, qui n’est par ailleurs pas étranger à l’augmentation des prix, il n’y a guère que l’agriculture pour gagner son pain ou garnir son assiette.

Seulement, le savoir faire a été perdu. C’est la raison de l’appel au secours de la municipalité de Corn Islands à FADCANIC, et c’est dans ce cadre historique chargé que Silver, mon collègue direct, Maynor, un autre collègue, et moi-même débarquâmes à Corn Islands le 3 février dernier.

Détournant non sans bravoure notre regard des plages magnifiques – c’était la première fois de leur vie que mes deux collègues avaient le privilège de fouler le sol des îles du maïs – nous avons consacré notre séjour à visiter les champs, jardins, forêts et plantations, discuter avec la population et faire le point avec les autorités.

Le constat est sans appel ; s’il est manifeste que les îliens se tournent à nouveau vers l’agriculture, ce retour est chaotique, sans projet clairement défini, tant se fait sentir le manque d’organisation et de soutien technique. Silver et Maynor ont observé des choix de cultures inadaptés au sol, des distances insuffisantes entre plantes concurrentes et… l’arrivée de la méthode de la culture sur brûlis qui, non contente d’avoir déjà dévasté une bonne partie de la côte atlantique, a débarqué sur Corn Islands.

Là, mes collègues m’ont fait plaisir car ils n’ont pas cherché à imposer leur vision. Ils ont posé des questions et beaucoup écouté. Nous avons, dans cette dynamique, préparé un atelier participatif avec des représentants de l’agriculture, de la pêche, de l’éducation, des infrastructures, etc. Celui-ci fut organisé de manière à ce que les habitants des îles débattent en groupes de la situation locale telle qu’elle était avant, telle qu’elle est actuellement et telle qu’elle sera dans le futur si rien n’est entrepris. Puis, nous leur avons demandé de réfléchir sur ce qu’ils souhaitaient pour leurs îles et comment ils pensaient procéder pour y parvenir.

Ces démarches nous ont permis de nous rendre compte que les idées pour sortir de la crise alimentaire actuelle ne manquent pas, y compris qu’il existe un projet vieux de 6 ans qui répond en grande partie aux défis actuels mais qui a visiblement échoué faute d’organisation, de communication et de suivi.

Ce sont là des lacunes classiques de la gestion de projet dans le monde entier qui sont particulièrement présentes sur la côte atlantique du Nicaragua. Cela nous cause bien des soucis, parce que nous souhaitons laisser la direction du projet ainsi que la gestion des travaux et du suivi à des îliens afin d’en garantir l’autonomie et la pérennité.

Il n’est en effet pas souhaitable que FADCANIC se substitue aux autorités et à la société civile des îles du maïs : elle ne doit servir que de catalyseur pour le lancement du processus et de groupe consultatif pour la suite, rien de plus.

Seulement, pour que le projet tienne la route, un ou plusieurs responsables motivés sont nécessaires sur place. Il y a bien deux jeunes fraîchement émoulus de l’école de Wawashang, mais s’agissant de leur première expérience professionnelle, un encadrement est indispensable.

Pour l’instant, nous ne voyons pas comment stimuler la mise en place d’un organigramme de projet autrement qu’en mâchant le travail de nos partenaires, c'est-à-dire en proposant une structure concrète. Pour mieux faire, il nous faudrait retourner plusieurs fois sur place et organiser des ateliers de discussions sur la gestion de projet. Nous n’en avons toutefois ni les moyens ni le temps.

En ce qui concerne le contenu du projet, nous avons repris les idées recueillies lors de notre séjour et les avons ordonnées en trois volets :

-

Développement de l’économie familiale ; c'est-à-dire la culture dans les jardins privés de cocotiers, d’arbres fruitiers, de bananiers, de manioc, etc. pour l’autoconsommation.
-

Diversification de la production agricole ; se focaliser sur les besoins de la population et compléter ainsi la production familiale tout en utilisant des méthodes adaptées aux terres à disposition (association de cultures, choix de types de cultures donnant des récoltes de manière étalée sur l’année, développement de produits phytosanitaires organiques, etc.)
-

Protection des ressources naturelles ; avec la promotion de méthodes alternatives à la culture sur brûlis, mise en place d’une gestion intégrale des déchets, production d’engrais organiques (compost), reforestation de différentes zones, etc.

Nous allons soumettre cette proposition à la mairie avec charge pour celle-ci de consulter les représentants de la société civile qui ont participé aux discussions. Une fois le projet adapté selon les attentes des différents acteurs concernés, FADCANIC se chargera de chercher les fonds nécessaires à sa réalisation.

C’est là où s’arrêtera notre rôle actif. Ce sera ensuite à eux de prendre les choses en mains. Dans ce type de coopération, il ne faut pas avoir peur de laisser les gens commettre des erreurs : c’est même une excellente façon d’apprendre. Le problème ici est que si l’organisation est bancale ou inexistante, il se passera exactement la même chose que dans ce projet vieux de 6 ans dont nous avons repris des idées : rien du tout.

Vue de la grande île depuis une colline, Big Corn Island, le 3 février 2010

Atelier de travail avec de représentants de la société civile, Big Corn Island, le 5 février 2010

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