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Mon journal de bord

TERRE BRULEE
26.05.2010 22:44:05
Catégorie : Projet

Volute de fumée révélant l'incinération d'une parcelle agricole, région de Kahka Creek, le 19 avril 2009

Le programme d’agroforesterie de FADCANIC auquel je participe promeut des techniques agricoles privilégiant la diversité des cultures, la protection des sols et la pérennité de leur capacité productive. Celui-ci a notamment pour objectif de démontrer aux agriculteurs qu’il existe des alternatives à la technique de la culture sur brûlis, responsable de la destruction d’importantes surfaces de forêts de la côte atlantique du Nicaragua.

Qu’est ce donc que cette culture sur brûlis ? Est-ce le mal absolu ?

En tous les cas, le principe a le mérite de la simplicité : il s’agit de défricher une zone de forêt, de laisser les troncs, branches et feuilles sécher par terre, puis d’y mettre le feu. Cela fait des millénaires que nous faisons cela, en fait, depuis que nous avons commencé à domestiquer le sol.

Il doit y avoir de bonnes raisons pour avoir continué le brûlis tout ce temps, quelles sont-elles ?

L’idée de base est que les éléments nutritifs minéraux (azote, phosphore et potassium pour ne citer que les plus importants) qui se trouvent « capturés » dans les plantes sont transférés en grande partie dans les cendres et ainsi rendus disponibles pour les cultures. En d’autres termes, ce n’est rien d’autre qu’une fertilisation du sol avec ce qui poussait en-dessus.

Cela peut paraître curieux que l’on ait besoin de fertiliser le sol d’une forêt tropicale, parce qu’à première vue, la luxuriance des lieux nous donne à penser qu’il doit être copieusement riche. Et bien en réalité, la majeure partie de la fertilité de la plupart des forêts tropicales ne se trouve pas dans le sol ! Elle est présente dans les végétaux et animaux qui y vivent. Cela s’appelle la fertilité extrinsèque et c’est rendu possible par le dynamisme des processus de décomposition de la matière organique morte qui règne dans ces milieux : celle-ci subit un processus d’humification et se retrouve rapidement à disposition de la végétation. C’est bien connu qu’un sol vivant est une véritable usine à recyclage de la matière organique, il s’avère simplement que celui des forêts tropicales est particulièrement efficace.

En plus de contenir des fertilisants, la cendre fait baisser l’acidité du sol ce qui a notamment pour effet de rendre le phosphore plus facilement disponible pour les cultures. Et puis il faut également prendre en compte le fait que le feu a une action stérilisante qui permettra aux plantes de culture de prendre le dessus sur les plantes envahissantes et qui découragera pour un moment les insectes herbivores à venir mettre leur grain de sel.

Mais voilà, à côté de ces effets vertueux pour la production agricole, le fait de lui enlever sa couche végétale protectrice fragilise le sol. Celui-ci est alors exposé directement au soleil - ce qui accélère drastiquement l’évaporation de l’eau en période sèche - et aux pluies, qui, faute de réseaux racinaires leur permettant de confortablement s’infiltrer, auront tendance à s’écouler en surface, emportant avec elles une bonne quantité de terre, ce qui n’est rien d’autre que la principale forme d’érosion.

Au rayon des inconvénients, on peut également citer le fait que si la forêt ne se reconstitue pas après le cycle de cultures, le carbone libéré dans l’atmosphère lors du brûlis y restera, apportant ainsi sa généreuse contribution au réchauffement climatique. Cela n’a l’air de rien, mais il faut savoir que le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) s’inquiète beaucoup de ce phénomène dans la mesure où le changement d’usage des terres (notamment de la forêt vers l’agriculture) représente une source majeure d’émission de gaz à effet de serre.

Bref, la culture sur brûlis ne représente pas le mal absolu, mais ouvre la porte à une succession d’événements qui peuvent se révéler catastrophiques pour l’environnement local et global.

Tout dépend de comment cette technique est appliquée. La fertilisation par la cendre représente un apport unique de la même manière qu’un engrais chimique. Une fois les bénéfices encaissés (récoltes ou fourrage pour le bétail), la terre a besoin de repos pour se régénérer, si toutefois elle n’a pas été surexploitée. Ce n’est rien d’autre que la jachère des exploitations qui pratiquent la rotation des cultures. Dans le cas du brûlis dans les forêts tropicales, il faut compter au minimum 10 ans de jachère et jusqu’à 30 ans pour les terres plus difficiles.

Forcément, c’est plus facile à faire dans une région à faible densité de population où chaque agriculteur dispose d’un grand domaine cultivable. D’ailleurs, c’était à l’époque pratiqué par des groupes nomades qui, compte tenu de leur mode de vie, ne revenaient pas cultiver un terrain qui avait déjà été exploité. On parlait alors de la culture itinérante sur brûlis et celle-ci n’a pas eu pour effet de dégrader la forêt, bien au contraire : il est utile de se rappeler qu’avant l’intervention de l’homme, les feux de forêts naturels jouaient un rôle de renouvellement des écosystèmes.

Toutes ces considérations n’ont même pas traversé l’esprit des colons agricoles du pacifique débarquant dans les basses terres de la côte atlantique du Nicaragua. Ils sont arrivés avec la seule méthode qu’ils connaissaient, à savoir le brûlis, et ne se sont pas inquiété du manque de durabilité de leur pratique. À quoi bon ? Il y a une telle surface à disposition ! C’est ainsi que les parcelles fertilisées par brûlis ont été, et le sont encore aujourd’hui, exploitées jusqu’à épuisement. Après, l’agriculteur place quelques têtes de bétail sur la friche pour être sûr que le sol n’ait aucune chance de se refaire et va couper une autre zone de forêt.

Concrètement, le demi-siècle de colonisation agricole totalement désordonnée combiné avec un siècle de trafic de bois précieux a réussi l’exploit d’en finir avec l’écosystème dominant dans la partie atlantique du Nicaragua il y a un peu plus de 50 ans : ce qui était une forêt tropicale est devenu aujourd’hui une sorte de savane humide.

En plus de prôner des alternatives au brûlis afin de diminuer la destruction de ce qui reste de forêts ainsi que l’érosion qui en découle, FADCANIC lutte également contre un dommage collatéral de cette pratique : la propagation des incendies volontaires vers d’autres parcelles. Certes, dans l’optique d’éviter cela, les agriculteurs nettoient le pourtour de la parcelle destinée à être brûlée de tout matériau combustible. Seulement, ces bandes de sécurité sont parfois insuffisantes.

C’est la hantise des mois de sécheresse : voir ses plantations partir en fumée parce qu’un voisin a été indélicat avec ses allumettes. Pour se préparer à cette éventualité, FADCANIC a organisé les communautés de la région de Wawashang en brigades anti-incendie.

Dans une région si reculée, la lutte contre les incendies est une tâche particulièrement difficile : la densité de population étant très basse et compte tenu de l’absence d’un réseau téléphonique, l’obtention ou la transmission de l’information prend du temps. Or il n’y a pas besoin d’être un pompier diplômé pour être convaincu que plus on réagit rapidement, meilleures sont les chances de maîtriser le sinistre. À cela s’ajoute le fait qu’il n’y a pas de route, ce qui complique le déplacement jusqu’à la zone d’incendie, et le cas échéant, la retraite précipitée…

Quant à l’approvisionnement en eau et son transport, on revient à la bonne vieille méthode des seaux que l’on remplit dans la rivière ou le puits le plus proche. Les porteurs de seaux suivent les pompiers volontaires qui portent sur le dos un conteneur muni d’une pompe à main qui permet d’obtenir la pression nécessaire pour pulvériser l’eau.

Ces moyens paraissent dérisoires, mais ça marche : la brigade de la zone de Kahka Creek, là où se trouve la réserve naturelle de FADCANIC, est intervenue 4 fois durant la saison sèche qui se termine. A chaque fois, l’avancée de l’incendie a été ralentie, puis contrôlée.

C’est une question si sensible que mes collègues n’ont pas eu de soucis pour trouver des volontaires. Une fois, pour les dérider lors de cette période assez tendue, j’ai mis mes collègues en garde lors du recrutement d’un agriculteur dont un détail du profil m’avait fait douter de sa motivation pour la lutte contre le feu :

Il s’appelle Francisco Cienfuegos…

Atelier de prévention et lutte contre les incendies de forêts, centre de Wawashang, le 18 mars 2010

Étudiants du centre de Wawashang en plein exercice, Wawashang, le 18 mars 2010

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