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Mon journal de bord

LES ILES DU MAIS
29.04.2010 00:59:10
Catégorie : Projet

Silver, Maynor et les représentants de la mairie passant par une plage, Little Corn Island, le 4 février 2010

Suite à l’ouragan Ida du mois de novembre dernier, les autorités de Corn Islands ont contacté Ray Hooker, président de FADCANIC, pour lui demander de les soutenir dans le développement d’alternatives de production agricole pour la population de la municipalité.

La municipalité de Corn Islands comprend deux petites îles situées à 80 kilomètres au large de Bluefields, Big Corn Island et Little Corn Island. Celles-ci représentent la destination touristique majeure de la côte atlantique du Nicaragua grâce à ses plages, son eau turquoise et ses récifs coralliens.

Elles furent initialement habitées par les indiens Kukra qui ont été réduits à l’esclavage au milieu du XVII

e siècle par les pirates anglais et leurs alliés Miskito (principale ethnie indigène de la région).

Ici, je ne résiste pas au plaisir de faire une brève parenthèse sur la flibuste, thème ô combien romanesque à mes yeux. Il faut savoir en effet que le milieu du XVII

e siècle représente l’âge d’or de la piraterie dans les Caraïbes. Les galions espagnols retournant en Europe bourrés jusqu’aux cales de l’or et des métaux précieux qu’ils avaient pillés en Amérique excitaient toutes les convoitises.

Entre deux razzias, les pirates avaient besoin de refuges pour se reposer et se ravitailler. C’est ainsi qu’ils s’allièrent avec le groupe indigène prédominant de la région, les Miskitos, et se ménagèrent des retraites dans les îles au large de la côte Atlantique, telles les îles du maïs. La petite histoire veut qu’ils aient commencé par les appeler « skeleton island » à cause de la réputation de cannibale qu’avaient les Kukras, née sans doute de certains rites de vengeance qu’ils pratiquaient.

Je n’ai trouvé nulle part de traces sur l’origine du nom « Corn Islands ». De toutes façons, celui-ci laisse peu de place à des interprétations fantaisistes. En plus, lorsque l’on sait que les Kukra cultivaient le maïs, l’affaire paraît être pliée. Ce qui est sûr, c’est que le type de culture changea après l’arrivée, au XVIII

e siècle, des colons anglais et de leurs esclaves en provenance de Jamaïque, puisque ceux-ci se lancèrent dans la culture de la canne à sucre et du coton.

Après leur émancipation le 27 août 1841, date faisant encore aujourd’hui l’objet d’une célébration par la fête du crabe, les esclaves noirs de Corn Islands devinrent à part entière une des ethnies constituant les îles jumelles, à savoir ceux qu’on appelle aujourd’hui les créoles. En plus des créoles, les Miskito et les métis représentent les deux autres groupes ethniques dominants d’une population d’approximativement 8'000 habitants. L'influence des créoles sur l’agriculture pratiquée depuis lors fut patente, avec notamment la culture du cocotier et d’arbres fruitiers (citronniers, manguiers, avocatiers).

Cette période féconde de la production agricole îlienne (les blufieleños se rappellent encore des avocats, mangues et noix de cocos succulents qui arrivaient de Corn Islands) dura jusqu’en 1960, date à laquelle des investisseurs ouvrirent les premières entreprises de stockage, conditionnement et exportation des produits de la pêche, notamment de la langouste. Le métier de pêcheur, qui avait toujours existé au stade artisanal, connut un essor important compte tenu des profits rapides qui pouvaient s’y faire. Il est piquant de noter que l’un des plus importants des ces investisseurs, qui s’est notoirement enrichit sur le dos des îliens, se nomme Morgan, soit le nom d’un des plus célèbres pirates qui sévissait dans la région trois siècles plus tôt. Une filiation n’est pas exclue…

À mesure que la pêche prenait de l’importance, l’agriculture perdait du terrain. C’est dans ce cadre peu favorable au travail de la terre que s’abattit en 1988 la plus grande catastrophe de mémoire d’homme : l’ouragan Joan. Celui-ci détruisit tout sur son passage, y compris les cocotiers et autres arbres forestiers et fruitiers qui restaient. Il est cependant inexact de dire que Joan mit à mort l’agriculture à Corn Islands ; il s’est contenté de l’achever.

Après le désastre, les îliens choisirent logiquement la pêche pour se remettre à flot : celle-ci avait l’avantage d’offrir des revenus rapides et assurés. L’ennui c’est que pendant ce temps, le savoir faire agricole continuait de se perdre.

Le problème d’une ressource lorsque tout le monde se met à l’exploiter, c’est qu’elle finit par s’épuiser. C’est exactement ce qui s’est passé avec la langouste. Il paraît que dans les années 1960, il suffisait de se baisser pour attraper une langouste. Même en tenant compte de l’imagination débordante de la population locale, ça n’a rien à voir avec les kilomètres que doivent maintenant parcourir les pêcheurs pour installer leurs casiers et attraper de moins en moins de langoustes.

Dans le même temps où les revenus de la pêche baissèrent, les prix des biens de consommation, pour certains venant de la côte Pacifique (!!), prirent l’ascenseur entraînant certaines familles dans des situations dramatiques. Les îliens, n’arrivant plus à joindre les deux bouts avec la pêche, se tournèrent vers d’autres sources de revenu. Or à part le tourisme, qui n’est par ailleurs pas étranger à l’augmentation des prix, il n’y a guère que l’agriculture pour gagner son pain ou garnir son assiette.

Seulement, le savoir faire a été perdu. C’est la raison de l’appel au secours de la municipalité de Corn Islands à FADCANIC, et c’est dans ce cadre historique chargé que Silver, mon collègue direct, Maynor, un autre collègue, et moi-même débarquâmes à Corn Islands le 3 février dernier.

Détournant non sans bravoure notre regard des plages magnifiques – c’était la première fois de leur vie que mes deux collègues avaient le privilège de fouler le sol des îles du maïs – nous avons consacré notre séjour à visiter les champs, jardins, forêts et plantations, discuter avec la population et faire le point avec les autorités.

Le constat est sans appel ; s’il est manifeste que les îliens se tournent à nouveau vers l’agriculture, ce retour est chaotique, sans projet clairement défini, tant se fait sentir le manque d’organisation et de soutien technique. Silver et Maynor ont observé des choix de cultures inadaptés au sol, des distances insuffisantes entre plantes concurrentes et… l’arrivée de la méthode de la culture sur brûlis qui, non contente d’avoir déjà dévasté une bonne partie de la côte atlantique, a débarqué sur Corn Islands.

Là, mes collègues m’ont fait plaisir car ils n’ont pas cherché à imposer leur vision. Ils ont posé des questions et beaucoup écouté. Nous avons, dans cette dynamique, préparé un atelier participatif avec des représentants de l’agriculture, de la pêche, de l’éducation, des infrastructures, etc. Celui-ci fut organisé de manière à ce que les habitants des îles débattent en groupes de la situation locale telle qu’elle était avant, telle qu’elle est actuellement et telle qu’elle sera dans le futur si rien n’est entrepris. Puis, nous leur avons demandé de réfléchir sur ce qu’ils souhaitaient pour leurs îles et comment ils pensaient procéder pour y parvenir.

Ces démarches nous ont permis de nous rendre compte que les idées pour sortir de la crise alimentaire actuelle ne manquent pas, y compris qu’il existe un projet vieux de 6 ans qui répond en grande partie aux défis actuels mais qui a visiblement échoué faute d’organisation, de communication et de suivi.

Ce sont là des lacunes classiques de la gestion de projet dans le monde entier qui sont particulièrement présentes sur la côte atlantique du Nicaragua. Cela nous cause bien des soucis, parce que nous souhaitons laisser la direction du projet ainsi que la gestion des travaux et du suivi à des îliens afin d’en garantir l’autonomie et la pérennité.

Il n’est en effet pas souhaitable que FADCANIC se substitue aux autorités et à la société civile des îles du maïs : elle ne doit servir que de catalyseur pour le lancement du processus et de groupe consultatif pour la suite, rien de plus.

Seulement, pour que le projet tienne la route, un ou plusieurs responsables motivés sont nécessaires sur place. Il y a bien deux jeunes fraîchement émoulus de l’école de Wawashang, mais s’agissant de leur première expérience professionnelle, un encadrement est indispensable.

Pour l’instant, nous ne voyons pas comment stimuler la mise en place d’un organigramme de projet autrement qu’en mâchant le travail de nos partenaires, c'est-à-dire en proposant une structure concrète. Pour mieux faire, il nous faudrait retourner plusieurs fois sur place et organiser des ateliers de discussions sur la gestion de projet. Nous n’en avons toutefois ni les moyens ni le temps.

En ce qui concerne le contenu du projet, nous avons repris les idées recueillies lors de notre séjour et les avons ordonnées en trois volets :

-

Développement de l’économie familiale ; c'est-à-dire la culture dans les jardins privés de cocotiers, d’arbres fruitiers, de bananiers, de manioc, etc. pour l’autoconsommation.
-

Diversification de la production agricole ; se focaliser sur les besoins de la population et compléter ainsi la production familiale tout en utilisant des méthodes adaptées aux terres à disposition (association de cultures, choix de types de cultures donnant des récoltes de manière étalée sur l’année, développement de produits phytosanitaires organiques, etc.)
-

Protection des ressources naturelles ; avec la promotion de méthodes alternatives à la culture sur brûlis, mise en place d’une gestion intégrale des déchets, production d’engrais organiques (compost), reforestation de différentes zones, etc.

Nous allons soumettre cette proposition à la mairie avec charge pour celle-ci de consulter les représentants de la société civile qui ont participé aux discussions. Une fois le projet adapté selon les attentes des différents acteurs concernés, FADCANIC se chargera de chercher les fonds nécessaires à sa réalisation.

C’est là où s’arrêtera notre rôle actif. Ce sera ensuite à eux de prendre les choses en mains. Dans ce type de coopération, il ne faut pas avoir peur de laisser les gens commettre des erreurs : c’est même une excellente façon d’apprendre. Le problème ici est que si l’organisation est bancale ou inexistante, il se passera exactement la même chose que dans ce projet vieux de 6 ans dont nous avons repris des idées : rien du tout.

Vue de la grande île depuis une colline, Big Corn Island, le 3 février 2010

Atelier de travail avec de représentants de la société civile, Big Corn Island, le 5 février 2010

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