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Mon journal de bord

LA PALME DE L'EXPLOITATION
02.02.2010 17:55:12
Catégorie : Projet

Piste passant au milieu de la monoculture de palme africaine, municipalité de Kukra Hill, RAAS, le 6 novembre 2009

La première fois que j'ai pris le bus entre Kukra Hill et La Fonseca, j'ai trouvé cela impressionnant. Kukra Hill, c'est la capitale de la municipalité du même nom située à 30 kilomètres au nord de Bluefields. La Fonseca, c'est un petit village à environ 1h30 de piste de Kukra dans lequel FADCANIC est présente avec son programme de développement agricole.

Ce qui m'a impressionné, c'est l'immense plantation de palmiers que l'on traverse durant plus d'une heure dès la sortie de Kukra Hill. Répondant à mon interrogation, mon collègue Silver m'a expliqué qu'il s'agissait d'une plantation dédiée à la production industrielle d'huile de palme.

L'huile de palme est produite à partir des fruits du palmier à huile d'Afrique (Elaeis guineensis) dont la pulpe renferme les lipides qui la composent. Cette huile peut être utilisée pour l'alimentation (fritures, matière grasse, etc.), pour la fabrication de savon, de produits cosmétiques ou d'agro-carburants.

Il faut savoir que la région de Kukra Hill a une longue histoire agro-indusrielle derrière elle. Tout a commencé en 1902 avec la plantation de bananiers sous l'égide de la tristement célèbre United Fruit Company (UFCO). Pour la petite histoire, la mauvaise réputation de la UFCO est largement méritée. Présente dans la majorité des pays d'Amérique centrale et des Caraïbes durant une bonne partie du XXe siècle, elle finança et manipula de nombreux gouvernements afin de pouvoir exploiter ses plantations sans contraintes économiques, sociales et environnementales. Cette politique de corruption généralisée a donné naissance à la fameuse expression de "république bananière".

La culture de la banane s'est poursuivie pendant des décennies, passant peu à peu dans les mains de la famille Somoza qui a régné sans partage sur le Nicaragua jusqu'à la révolution sandiniste de 1979. À noter toutefois que depuis la fin des années 1960, la culture de la banane a commencé à être progressivement remplacée par celle de la canne à sucre.

C'est durant les années 1980, après la révolution, que la culture de la palme africaine a débuté. Le gouvernement sandiniste, dans le cadre de la réforme agricole qu'il avait planifiée, a redistribué une partie des terres somozistes à des agriculteurs et encouragé sa culture. Il finança également la construction d'une usine publique d'extraction d'huile de palme au milieu des parcelles concernées.

Après les quelques années nécessaires au palmier pour donner des récoltes, les paysans alors organisés en coopérative commencèrent à récolter le fruit de leur labeur. Cependant, le visage politique du pays changeât drastiquement en 1989 avec l'élection à la présidence de Mme Chamorro, candidate de l'union nationale de l'opposition (au sandinisme).

Comme il se dit en rugby dans ces cas là, les mouches changèrent d'âne. L'usine d'extraction fut privatisée tandis que des investisseurs de la côte Pacifique arrivèrent à Kukra Hill pour racheter les terres aux agriculteurs. Ceux-ci résistèrent tant bien que mal, mais furent finalement forcés d'obtempérer ne trouvant plus de débouchés pour leurs récoltes : l'usine privatisée refusait d'acheter les récoltes des récalcitrants… Il est utile de préciser que ces agriculteurs, qui passèrent du jour au lendemain du statut de partenaires dans une coopérative à celui d'ouvriers agricoles dans une multinationale, durent accepter de vendre leurs terres à un prix dix fois inférieur au marché. À ce tarif là, c'est un véritable bonheur d'investir !

C'est ainsi qu'un nouveau consortium d'investisseurs privés reprit les commandes de la production agro-industrielle dans la région de Kukra Hill, poursuivant en quelque sorte l'œuvre de la United Fruit Company et du dictateur Somoza.

Il est difficile de suivre les réseaux d'investisseurs engagés dans cet agrobusiness. Un détail intéressant est toutefois que la classe politique nicaraguayenne y est largement représentée. Cela a commencé par des liens entre le groupe d'investisseurs et le gouvernement de la présidente Chamorro (1990-1996), puis cela s'est poursuivi par la présence directe des familles des présidents Aleman (1997-2001) et Bolaños (2002-2007), enfin cela continue aujourd'hui avec le frère de l'actuel président, M. Ortega.

Cela paraît insensé, mais cela signifie que les 5 familles qui ont dirigé le Nicaragua depuis le premier quart du XXe siècle jusqu'à aujourd'hui ont toutes eu, ou ont toujours, des intérêts économiques dans l'entreprise. C'est sûr que dans ces conditions, il y a peu de chance pour que les choses se soient faites dans le respect des règles imposées à n'importe quel va-nu-pieds.

Mais au fait, pourquoi diable est-ce que ce palmier africain poserait plus de problèmes que le cocotier de Malaisie ou que le palmier pêche domestique qui se cultivent dans de nombreuses exploitations ?

En réalité, ce n'est pas le palmier à huile qui est en cause, mais sa culture industrielle. A l'origine, la surface plantée de bananiers représentait 1'800 hectares, c'est-à-dire la surface de la commune de Lancy. Aujourd'hui, la concession octroyée à l'entreprise par l'État concerne 7'200 hectares de terrains. Seulement, personne ne sait en réalité combien d'hectares sont exploités, dans le sens où il est de notoriété publique que l'entreprise achète de nouvelles parcelles aux paysans ou leur sous-traite l'exploitation de palmiers africains. Grossièrement, on peut estimer que les palmiers occupent aujourd'hui plus de 10'000 hectares, et les plans pour le futur parlent d'un objectif final de 25'000 hectares, c'est-à-dire rien de moins que la surface du canton de Genève !

Or, lorsqu'on gère de telles étendues de monoculture, on ne peut prendre le risque qu'un organisme nuisible (insecte, parasite, champignon) se développe, car cela mettrait toute la récolte en danger. L'utilisation de pesticides est donc indispensable. Parallèlement, il faut utiliser du fertilisant chimique afin de pouvoir produire années après années sur le même terrain.

Il n'y a pas de miracles. Ces pratiques, en plus de ravager les sols en tant qu'écosystèmes, les appauvrissent dangereusement. Le jour où le robinet chimique sera tari pour quelque cause que se soit, le sol nécessitera des décennies pour se régénérer. De plus, les fortes pluies que l'on connaît dans la région lessivent une partie non négligeable de ces intrants et les transportent jusqu'aux cours d'eau qu'ils polluent.

En résumé, ce type d'exploitation est catastrophique d'un point de vue environnemental. Sans compter l'usine de production de l'huile qui rejette des fumées noires hautement suspectes et le transport de l'huile qui se fait au moyen de camions citernes qui provoqueraient sans aucun doute un arrêt cardiaque chez un examinateur d'un bureau des automobiles suisse.

Qu'en est-il des contrôles ?

Le ministère de l'environnement et des ressources naturelles (MARENA) fait son possible, mais ce n'est pas beaucoup. Un cahier des charges environnemental a été négocié avec l'exploitant des plantations, mais les moyens manquant pour effectuer des contrôles réguliers, c'est l'exploitant lui-même qui est chargé de s'autocontrôler… C'est une certitude, entre le manque de moyens du MARENA et le poids politique de l'entreprise, celle-ci fait à peu près ce qu'elle veut. En plus, elle peut facilement faire taire les éventuelles voix discordantes qui s'élèveraient dans la région en rappelant qu'elle emploie plus de deux milles ouvriers.

D'un point de vue social, les signaux ne sont pas au vert non plus. Déjà, l'immense monoculture de palmiers à huile représente une importante surface agricole qui est soustraite à la production de produits alimentaires locaux. De plus, les ouvriers travaillent dans des conditions très dures et sont payés à coups de lance pierre.

Pour couronner le tout, les retombées fiscales sont loin d'être mirifiques pour la région : l'entreprise a en effet réussi à se faire accorder le statut de zone franche pour toute son activité. C'est dire qu'en ce qui concerne les impôts, ce sont des tarifs d'ami qui sont pratiqués.

A FADCANIC, nous regardons tout ceci d'un mauvais œil. Non seulement l'exploitation de la palme africaine a des conséquences environnementales et sociales dramatiques, mais en plus, ces maudits entrepreneurs tentent de débaucher les agriculteurs qui travaillent avec nous !

C'est difficile pour une famille pauvre de dire non à ce qui paraît être une somme rondelette. C'est là, concret, immédiat. Il y en a néanmoins qui résistent. Dans ce cas, une deuxième stratégie se met en place sous la forme d'un marché séduisant à première vue que propose l'entreprise : si le paysan s'engage à cultiver des palmiers africains, l'entreprise lui fournit les plantons et les intrants à un prix défiant toute concurrence et en plus lui garantit l'achat de l'intégralité de sa production.

Le hic c'est qu'au bout de quelques années, l'entreprise peut trouver n'importe quelle excuse pour monter le prix de ses intrants ou exiger un prix plus bas à l'achat de la récolte. Le paysan se rend compte alors qu'il s'est livré pieds et poings liés à une entreprise qui ne fait pas forcément dans la philanthropie. Certes, les différents dirigeants qui se sont succédés à la tête de l'entreprise ne sont pas tous mauvais. Seulement, ils travaillent dans un cadre où le profit à court terme fait loi et où les performances obtenues sur le terrain décideront de leur carrière.

Pour l'instant, avec FADCANIC, nous tenons ferme notre position a La Fonseca. Surfaces agroforestières, reforestation, installation de biodigesteurs, conseils aux agriculteurs, éducation d'adulte, etc. sont les armes que nous employons dans cette bataille.

Chaque agriculteur convaincu de s'être engagé dans un processus de changement favorable à sa famille, sa communauté et son environnement ne se laissera pas absorber par l'agrobusiness. C'est parcelle par parcelle que nous gagnerons notre combat !

Autre vue de la monoculture de palme africaine, municipalité de Kukra Hill, RAAS, le 8 octobre 2009

Surfaces situées à l'extrémité de la monoculture où les jeunes pousses sont plantées, municipalité de Kukra Hill, RAAS, le 4 novembre 2008

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