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Mon journal de bord

LES DECHETS, AU REBUT !
01.12.2009 18:25:50
Catégorie : Projet

Déchets jetés au bord de la route et convoités par un chien errant, barrio Fatima, Bluefields, le 19 novembre 2009

Mon précédent travail pour le canton de Genève me l'avait déjà largement démontré : les déchets posent un problème central à notre société de consommation. Seulement, à la différence des pays pauvres, nous avons les moyens de réduire leur impact sur notre environnement : usines d'incinération, recyclage des déchets organiques (compost), du papier, du verre et du PET, récupération des piles, etc.

Il n'empêche qu'au bout du compte, nous aussi nous retrouvons avec des rejets dans l'atmosphère et des rebuts à mettre en décharge, ce qui, tout amoindri et contrôlé que cela soit, représente tout de même une charge polluante pour l'environnement.

En d'autres termes, à partir du moment où un déchet est produit, le "zéro pollution" n'existe pas, même en Suisse.

Au Nicaragua, ce n'est pas la même limonade. Ce serait plutôt le "100% pollution" qui domine les débats. La population est peu (voire pas) sensibilisée, dispose de peu d'informations sur la problématique et a tout simplement d'autres soucis. C'est sûr que lorsqu'on lutte quotidiennement pour gagner de quoi nourrir sa famille, la question de la protection de l'environnement ne vient pas en tête des priorités.

Ici, chacun jette tout n'importe où. Le problème croissant en Suisse lié à un comportement peu citoyen que nous appelons malheureusement "le littering" et que nous pourrions traduire par "le jetage" est la règle au Nicaragua. Que l'on marche, qu'on soit en taxi, dans un bus ou sur un bateau, on jette immédiatement par terre ou dans l'eau l'emballage du paquet de biscuits qu'on vient de manger. Et pour être sûr que cette belle tradition soit conservée par les générations futures, on enseigne cela à ses enfants : "Regarde fiston, ne joue pas avec cette bouteille en PET, elle est sale, jette-la comme moi au milieu de la route".

C'est ainsi que régulièrement, tout un chacun doit nettoyer son balcon, son jardin ou le pas de sa porte. Et que faire du tas impressionnant de plastique mélangé aux feuilles et autres brindilles accumulé en seulement quelques semaines ? Le brûler bien sûr, c'est tellement pratique ! Cela n'a l'air de rien dit comme cela, mais cela signifie tout de même qu'à toute heure de la journée, des volutes de fumée s'élèvent au dessus de Bluefields. Chacun a sa petite usine d'incinération privée quoi !

Ce n'est pas très juste de se moquer comme ça car il faut bien reconnaître que la question est loin d'être triviale : comment diable traiter les déchets afin d'éviter les solutions catastrophiques pour l'environnement et la santé qui ont actuellement cours ? À Bluefields, c'est bien simple, il n'y a qu'une installation de traitement des déchets, à savoir la décharge en plein air dont il est de notoriété publique qu'elle pollue la baie via les eaux de ruissellement. La mairie, avec l'appui de FADCANIC, souhaite composter les déchets organiques de la population. Nous avons pour l'instant débuté avec le traitement des déchets de marché, ce qui devrait permettre d'acquérir le savoir-faire nécessaire pour passer à l'étape suivante. Mais il faut être clair, on n'y est pas encore.

Finalement, nous sommes mieux lotis dans notre centre de formation de Wawashang où la taille humaine de l'endroit permet l'organisation du traitement de l'intégralité des déchets organiques. Par contre, en ce qui concerne les déchets inorganiques (verre, métal, plastique, aluminium, etc.) c'est le même désert de solution.

On m'a tout de même demandé de mettre en place un système de gestion des déchets pour Wawashang. Le plus dur est de proposer une solution certes moins mauvaise que la pratique en vigueur, mais qui institutionnalise une certaine pollution. En d'autres termes, nous avons décidé de rassembler les déchets que nous n'avons pas les moyens de traiter afin d'au moins localiser la pollution dans les sites les moins problématiques.

Le dilemme auquel nous sommes quotidiennement confrontés peut être illustré par la gestion des piles. Coupés de tout – le premier village, où il ne se passe rien d'ailleurs, se situe à 30 minutes à pied et il n'y a que deux bateaux par semaine qui relient Wawashang à Bluefields – les étudiants et professeurs se divertissent notamment en écoutant la radio, car curieusement, nous captons trois stations de radio dans cette cambrousse intemporelle. Qui dit appareils radio dit forcément production de piles usagées. Que faire de celles-ci ? Les collecter et les transporter régulièrement à Bluefields ? Pas très utiles, là bas elles finiront au mieux dans la décharge en plein air. Organiser un transport jusqu'à Managua ? Pareil, si tout va bien, elles aboutiront dans la Chureca (décharge en plein air de la capitale nicaraguayenne, voir article du mois de mars 2009). Que faire alors ?

Actuellement, ce n'est pas compliqué, les piles usagées ne sont pas gérées. C'est-à-dire qu'elles sont dispersées dans la nature au hasard des jets intempestifs des pensionnaires de Wawashang, premier geste auquel ils pensent lorsqu'ils souhaitent s'en débarrasser. Les piles peuvent donc se retrouver dans la rivière, dans un marais, dans un champ, ou dieu sait où encore. En clair, la pollution est diluée dans les alentours directs de l'école. L'avantage de ce système est qu'il ne demande aucun effort et qu'en plus, la pollution ne se voit pas.

J'ai proposé une mise en décharge dans un site éloigné des sources d'eau. La zone sera clairement contaminée par des métaux lourds, mais au moins, nous saurons où est la pollution. Pour atténuer celle-ci, nous avons pensé à la phytoremédiation, technique qui consiste à cultiver sur la zone polluée des plantes qui réduisent la mobilisation de polluants par l'eau de ruissellement (phytostabilisation) ou alors en absorbent une partie durant leur croissance (phytoextraction).

Ce sont des techniques tout à fait valables, mais quoiqu'on fasse, les polluants ne vont pas disparaître par magie. Il faut être conscient que nous allons délibérément polluer une zone de Wawashang.

Bien entendu, les communautés rurales connaissent la même pénurie d'options. Un groupe d'adolescents d'un petit village qui souhaitait diminuer les nuisances causées par les déchets jetés exactement dans tous les recoins de leur cadre de vie (chemins, jardins, champs, terrain de football, rivière, et partout, vraiment partout !) a par exemple sollicité le soutien de FADCANIC.

Après avoir discuté ensemble de ce que sont les déchets, de la problématique qu'ils génèrent et des rares solutions qui se présentent à eux, le groupe de jeunes a élaboré son projet : rechercher un terrain pour y aménager une décharge, mettre sur pied le compostage des déchets organiques, trouver une charrette et une mule pour la collecte des déchets dans le village, sensibiliser la population au tri des déchets…

Bref, leurs propositions étaient excellentes, mais ils se sont un tout petit peu emballés. Ils ont totalement sous-estimé les implications d'une telle révolution dans les habitudes de leur communauté. De plus, il reste à trouver les personnes qui seront d'accord de faire le boulot. Et là, comment les payer ? Les jeunes ont proposé une taxe par ménage, mais avant de pouvoir en arriver là, il est tout de même nécessaire de procéder à une large consultation.

C'est finalement ce que nous avons organisé : une première étape de prise de contact avec la population. Les ados sont allés faire du porte-à-porte pour sensibiliser les gens et les interroger pour déterminer s'ils adhèrent au projet. Je vais suivre cette affaire tout en étant conscient que le chemin sera long.

En définitive, lorsque je fais un bilan de la situation au Nicaragua, que ce soit dans la campagne la plus reculée ou dans sa capitale Managua, une seule conclusion s'impose à mon esprit : dans ce pays, nous n'avons pas les moyens de prendre en charge les déchets que nous produisons.

Qui est coupable d'une telle situation ?

Au risque d'enfoncer une monumentale porte ouverte, je ne vois pas d'autres moyens que de pointer du doigt le système économique en place. Les règles du marché encouragent les entreprises à vendre tout et n'importe quoi dans les régions les plus pauvres du globe sans qu'elles aient à assumer la moindre responsabilité sur les produits en fin de vie ou leurs emballages.

Car finalement, ces multinationales qui poussent à la consommation de jus de pomme en boîte d'aluminium, de mini-paquets de chips ou de sacs en plastique sont les premières responsables de l'accumulation de déchets dans les régions pauvres. Et lorsque je dis "pousser", c'est le moins que l'on puisse dire. Tout comme les européens, les nicaraguayens sont inondés de publicités à la télévision, à la radio, et dans les rues.

C'est toujours la même histoire : on vend tout ce qu'on peut et on verra bien ensuite ce qu'on fera avec les rebuts. Autrement dit, sous le règne de l'économie de marché, le droit de l'entrepreneur prime le droit des personnes et de l'environnement.

Comment changer cela ?

Ça paraît bête dit comme ça, mais je pense que seules les populations des pays riches ont le pouvoir de faire quelque chose. Simplement, pour arriver à un minimum d'actions collectives, il faudrait que nous retrouvions le sentiment d'appartenir à un groupe et que nous revenions à des sentiments plus solidaires. Pas facile dans une société où on nous rappelle tous les jours qu'il faut être individualiste et compétitif.

A mon avis, il faudra que les conditions économiques, sociales et/ou écologiques se détériorent drastiquement pour que nous nous rendions compte qu'il est l'heure de révolutionner notre manière de vivre.

Espérons que d'ici là, il ne sera pas déjà trop tard…

Plateau surplombant la décharge en plein air de Bluefields, barrio 19 de Julio, Bluefields, le 10 mars 2009

Atelier de gestion des déchets, Wawashang, municipalité de Laguna de Perlas, le 7 juillet 2009

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