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Mon journal de bord

TOURMENTE
10.11.2009 21:07:02
Catégorie : Projet

Ouragan Ida à l'aube, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

Cela a commencé par une zone de basse pression située au sud-est de Bluefields dans la mer des Caraïbes, c'est-à-dire au large du Costa Rica. Il y avait, selon les prévisions du centre de surveillance des ouragans étatsuniens, entre 30% et 50% de probabilité que cela devienne une tempête tropicale.

Ça n'a pas manqué. La zone de basse pression s'est transformée en tempête, a pris le chemin du nord et est tombée en plein sur Corn Island, île située au large de Bluefields et appréciée par les touristes, y compris l'auteur de ces lignes.

Depuis Bluefields, il était difficile d'imaginer qu'à quelque 100 kilomètres au large, Corn-Island était en train de se faire malmener par les éléments. Certes, la pluie était battante, les vents relativement violents, mais impossible de concevoir que des maisons se faisaient emporter un peu plus au large.

Ida, c'est ainsi qu'a été baptisée la tempête, a continué son chemin et s'est dirigée vers Wawashang, à 100 kilomètres au nord de Bluefields, précisément là où FADCANIC a son école, son centre d'agroforesterie et sa réserve naturelle. C'était le mercredi 4 novembre, il était quatre heures de l'après-midi, et le centre de surveillance des ouragans prévoyait qu'Ida allait prendre de la force et frapper la côte nicaraguayenne durant la nuit du mercredi au jeudi en tant qu'ouragan de catégorie 1.

Le passage du statut de tempête à ouragan est une question de vitesse des vents. Tandis qu'une tempête développe des vents d'une vitesse allant jusqu'à 120 km/h, les vents de l'ouragan de catégorie 1 se déchaînent jusqu'à 150 km/h. Sur le coup, nous avons pris contact avec nos collègues de Wawashang dont le réseau Internet par satellite fonctionnait encore, pour voir s'ils avaient pris la mesure du grabuge qui s'annonçait.

Il s'avère que nos collègues étaient tellement occupés par la visite de l'ambassadeur de Norvège, dont le pays est le principal bailleur de fonds de notre projet d'agroforesterie, qu'ils n'étaient même pas au courant. C'est que dans ces régions reculées, pratiquement aucune information n'arrive. Les communautés rurales disposent bien de quelques radios, mais faut-il encore que quelqu'un l'écoute au bon moment, si par miracle une station interrompait ses programmes d'une stupidité consternante pour transmettre des informations utiles.

De plus, les autorités nicaraguayennes n'ont lancé l'alerte qu'à 18h et de manière erronée, puisqu'elles ont annoncé l'arrivée imminente d'une tempête tropicale, ce qui est moins inquiétant qu'un ouragan.

Bref, nos collègues présents à Wawashang ont mis à l'abri ce qu'ils pouvaient, se sont réfugié dans les maisons heureusement construites en dur, et ont attendu que ça passe. Ils n'ont pas dormi de la nuit. Il paraît que ça fait un boucan de fin du monde lorsqu'on se prend un ouragan sur le coin de la figure. Au petit matin, lorsque les vents et la pluie se sont calmés, ils sont allés voir les dégâts : ils sont tout simplement catastrophiques. Près de la moitié de nos plantations de cocotiers à été endommagée ou détruite (1'126 plants endommagés et 754 arrachés), de leurs côtés, l'intégralité des palmiers pêches (1'000 plants) ont été gravement endommagés. Nous déplorons également de gros dégâts dans nos plantations de cacaoyers, d'arbres fruitiers et de bananiers.

En ce qui concerne la réserve naturelle, sa forêt, qui s'étend tout de même sur 630 hectares, a vu le 80% de ses arbres arrachés ou endommagés par l'ouragan.

Cela paraît inimaginable qu'une forêt qui paraissait ancrée bien solidement dans le sol se fasse détruire à ce point par Ida. En réalité, nous n'avons pas eu de chance. L'ouragan est passé "pile poil" sur le centre d'agroforesterie et la réserve naturelle à tel point que mon collègue Silver, qui était sur place, a dit en rigolant que c'était un ouragan spécifiquement dirigé contre FADCANIC. En plus, ce vandale avançait très lentement, à moins de 10 km/h, ce qui signifie qu'il est resté longtemps sur la zone. Harcelés de longues heures par des vents tournants, les racines plongées dans un sol détrempé par les pluies, de nombreux arbres à priori très solides ont rendu les armes.

Philosophe, Silver m'a annoncé : "L'aspect positif, c'est que l'ambassadeur a pu voir par lui-même que ces tempêtes ne sont pas de fallacieuses excuses invoquées par FADCANIC pour justifier un retard dans le projet".

Ce qui s'est révélé être une catastrophe pour FADCANIC l'est encore plus pour les communautés de la région. En plus des maisons dont les toits se sont envolés et des puits contaminés par les torrents de boues, les agriculteurs ont vu leurs plantations détruites. Or ces gens ont des ressources plus que limitées. Le gouvernement nicaraguayen a d'ores et déjà annoncé une aide substantielle destinée à remettre sur pied l'agriculture dans les régions sinistrées. Espérons que les fonds arriveront à bon port. Ce qui est sûr, c'est que l'aide d'urgence n'est pas encore arrivée sur place bientôt une semaine après le passage d'Ida. C'est un commerçant local qui doit fournir les fonds pour que les sinistrés de la communauté voisine de Wawashang puissent bénéficier d'un refuge et de nourriture.

Dans une telle situation, le pire est de ne pas savoir comment réagir étant donné qu'aucune information ne peut sortir des zones sinistrées. Nous avons tenté durant toute la journée du jeudi de prendre des nouvelles de nos collègues à Wawashang. La direction de FADCANIC à Managua était notamment très préoccupée par la santé de l'ambassadeur. Sans compter la centaine d'étudiants qui logent sur place, les habitants de la communauté voisine et tous les autres fermiers isolés qui habitent la région.

Mais avant que nos collègues arrivent à Bluefields jeudi en fin de journée avec la première "panga" (hors bord qui sert de transport en commun) qui a pu quitter la zone, impossible de savoir quoi que ce soit. Le réseau internet était bien entendu mort, il n'y a pas de réseau téléphonique, bref, à moins de revenir à la bonne vieille technique des signaux de fumée, pas moyen de communiquer.

Cela se reflétait d'ailleurs clairement dans les bulletins d'informations des chaînes de radios et télévisions nationales. Les journalistes ne savaient rien, et racontaient n'importe quoi, y compris que Bluefields était sévèrement touché par l'ouragan…

Maintenant, nous allons essayer de panser les plaies, c'est-à-dire tenter de remettre en état les plantations et nettoyer la forêt de la réserve naturelle pour qu'elle puisse peu à peu se régénérer et que certaines portions puissent être reboisées.

Cela ne fait que 4 ans que Beta, le dernier ouragan à s'être abattu sur la région, avait déjà copieusement endommagé la réserve. Avant même d'avoir terminé le reboisement, voici que la catastrophe suivante s'est déjà présentée. Il faut avoir le moral.

Combien d'années seront nécessaires pour se remettre du passage d'Ida ?

Arbre mis en fâcheuse posture par Ida, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

La plantation de bananiers n'a pas survécu, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

Vision d'apocalypse sur la forêt détruite à 80%, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009


Petit film tourné par Silver au petit matin, réserve naturelle de Kahka Creek, le 5 novembre 2009

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