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Mon journal de bord

LE MACHISME, C'EST LA GANGRENE
01.09.2009 21:57:32
Catégorie : Culture

Calicot installé contre le bâtiment de FADCANIC à l'occasion de la journée de lutte contre la violence, Barrio Punta Fria, Bluefields, le 10 décembre 2008

Avant de vivre à Bluefields, je ne m'étais pas véritablement rendu compte des méfaits du machisme. Vu de Suisse, j'avais l'impression que c'était un problème réel, mais dont nous parlions suffisamment pour rester vigilant. C'était ainsi parce que je baignais dans la culture suisse et attribuait un statut de "normalité" aux phénomènes liés à ce fléau que j'observais.

Au Nicaragua, je découvre une culture certes différente, mais profondément imprégnée des valeurs européennes apportées par les colonisateurs espagnols et anglais. Je profite du recul que me procure mon statut d'étranger pour porter un regard critique sur le fonctionnement de la société locale et découvre que c'est comme si la culture européenne dans laquelle je n'arrivais plus à discerner grand-chose était passée dans un révélateur photographique.

Je viens d'un monde où les magazines, les publicités à la télévision, au cinéma ou affichées dans les rues nous présentent régulièrement la femme comme un objet. Et le fait est que cela a largement influé sur ma perception.

Jusqu'à l'année passée, j'avais l'habitude de dire à propos de la mode estivale à Genève que c'est chaque année plus court et plus sexy. Et force est de reconnaître que je fais partie des gens qui écarquillent les yeux devant toute cette beauté dévoilée. Je ne pense pas que ce comportement soit criminel. Il a toujours existé un jeu de séduction entre l'homme et la femme. Simplement, je pense qu'il faut garder à l'esprit que cela peut représenter un premier pas vers la dévalorisation de la femme en tant que personne.

Le gros avantage ici, c'est qu'il me faudrait une mauvaise foi en acier trempé pour parvenir à me voiler la face et ne pas voir les ravages causés par le machisme: violences, viols, harcèlement, exploitation, confinement, marchandisation, etc. La litanie des abus est sans fin et fait froid dans le dos.

C'est un sujet tellement compliqué, tellement présent à tous les niveaux de la société latino-américaine, comme de la nôtre d'ailleurs, que je ne sais pas par où commencer.

Peut-être par le témoignage d'Alicia Sarmiento (1), paysanne mexicaine qui a vécu les mêmes types de restrictions que ses collègues nicaraguayennes:

"Avant tout, le machisme était très fort et ne permettait pas que nous autres les femmes nous développions. En ce temps là, je ne savais pas que c'était du machisme… je croyais que c'étaient des limites que nous avions, je pensais que nous autres les femmes étions seulement bonnes pour faire une ou deux tâches et c'est tout. C'est alors que j'ai commencé à découvrir que nous, comme groupe de femmes, pouvions faire différents types de travaux et que nous pouvions parler de ce qui nous arrivait. Nous pouvions planifier des activités et travailler ensemble… J'ai appris que nous autres les femmes avions beaucoup de capacités et c'est pourquoi nous devons apprendre tous les jours pour devenir meilleures".

Je n'avais pas mesuré l'ampleur du problème.

Alicia Sarmiento explique calmement qu'elle ignorait être victime du machisme. Comment aurait-elle pu le savoir d'ailleurs, n'ayant pas reçu d'instruction et n'ayant aucun contact avec le monde extérieur? Et son mari n'était probablement pas un mauvais bougre, simplement, les deux suivaient le schéma qu'ils connaissaient: la femme à la cuisine et l'homme au champ.

Là, je me suis souvenu de discussions que j'ai eues avec des amies en Suisse. Cela avait trait au port du string. Je me demandais pourquoi cet habit, auquel je trouve une forte connotation sexuelle, était devenu l'atour indispensable de la femme, jusqu'à de très jeune fille, de la fin du XXe siècle et du début du XXIe. Les réponses que j'ai obtenues allaient toutes dans le même sens:

"C'est parce que sinon, on voit la marque sous le pantalon".

Mais, demandais-je, est-ce plus confortable de porter un string ou une culotte traditionnelle ? À cette interrogation, il m'a été invariablement répondu que la question n'était pas là, c'est la mode et c'est tout. Je pense aujourd'hui qu'à un degré totalement différent, ces amies se retrouvaient dans la même situation qu'Alicia Sarmiento: soumises sans s'en rendre compte aux diktats d'une mode orientée par les désirs masculins.

Pour revenir au schéma "homme au champ, femme à la cuisine", il ne paraît pas si choquant vu de Suisse. Quoi de plus commun que le couple dont la femme reste à la maison à s'occuper du ménage et des enfants pendant que le mari va gagner l'argent pour faire vivre la famille ?

Beaucoup de couples vivent comme cela et sont très heureux. Ce qui me paraît problématique dans une telle répartition des tâches est que le travail de la femme est souvent sous-évalué. La femme au foyer produit de l'ordre, de la propreté et de l'éducation, représente le ciment affectif du noyau familial et apporte bien d'autres choses indispensables à la vie de famille mais qui ont toutes le défaut de ne pas être matérielles. Alors que l'homme, lui, apporte du concret sous la forme de l'argent qui permet de s'offrir un toit et la subsistance.

Cette différence de perception des tâches engendre une hiérarchisation des rôles de chacun. Or toute relation dominant - dominé recèle des germes de violence.

En Suisse par exemple, on estime qu'une femme sur cinq a connu au cours de sa vie des violences physiques et/ou sexuelles dans le cadre d'une relation de couple. En ce qui concerne le Nicaragua, ce taux s'élève à plus de 50%.

Ici, plus d'une femme sur deux a subi des violences conjugales durant sa vie !

Pourquoi le problème serait-il beaucoup plus grave au Nicaragua? Est-ce une relation linéaire: plus le machisme est marqué, plus les femmes sont violentées ?

Ce schéma est trop simpliste pour décrire une réalité d'une infinie complexité. Cependant, il a le mérite de refléter une tendance qui me paraît digne d'intérêt. Un machisme exacerbé débouchera sur une relation fortement hiérarchisée où l'homme disposant d'un pouvoir quasi totalitaire sera peu enclin à prendre le risque de le voir remis en question.

L'illustration type du degré d'inégalité existant dans les relations conjugales à Bluefields est le grand nombre de femmes qui doivent demander l'autorisation à leurs maris pour sortir voir des amis pendant que ceux-ci les trompent régulièrement avec d'autres femmes au vu et au su de tous.

Si la femme a l'outrecuidance de contester cette situation ou même de demander à son mari de porter un préservatif lors de leurs relations sexuelles afin de se protéger de maladies, elle s'expose à de violentes représailles.

En dehors des alcôves où sont perpétrés la majorité des actes de violence conjugale, le phénomène le plus visible lié au machisme est le cercle vicieux "femme objet – homme sujet" répété à l'infini dans les rues de Bluefields. Beaucoup de jeunes filles s'y promènent habillées de façon … heu, très légère dirons nous. Forcément, ceci attire le regard des hommes qui se livrent à un véritable championnat de sifflements, grognements, remarques pleines de finesse et autres gestes obscènes. C'est d'ailleurs tout à fait fascinant d'observer les deux protagonistes de cette pièce de théâtre quotidienne figés dans leur rôle respectif.

Ce cantonnement de la jeune femme dans un rôle d'objet sexuel, associé à l'exigence pour les jeunes hommes de démontrer leur virilité, le tout baigné dans une ignorance crasse des questions liées à l'éducation sexuelle a des effets graves sur la vie de ces jeunes gens: à 19 ans, 46% des femmes ont déjà été enceintes.

Le schéma de la jeune fille de moins de 18 ans qui se fait mettre enceinte par son petit ami et se retrouve seule avec un enfant, sans possibilité de faire des études, est d'un classicisme déprimant. Quant à recourir à l'avortement, mieux vaut ne pas y compter: il est interdit au Nicaragua, sauf pour raison médicale et dans ce cas, il faut l’approbation de 3 médecins et du compagnon… (cette interdiction a d'ailleurs suscité une récente condamnation de la part d'Amnesty International qui estime qu'elle viole la convention contre la torture - cliquer ici pour plus de détails).

C'est une certitude, tous les signaux sont au rouge en ce qui concerne le machisme au Nicaragua. D'ailleurs, il y a un signe qui ne trompe pas, tous les projets de développement de la RAAS dont j'ai pu prendre connaissance comprennent une composante d'égalité des sexes. C'est louable, mais l'ouvrage est titanesque.

Silver, mon homologue chez FADCANIC, expliquait l'autre jour à un groupe de paysans l'importance de l'égalité des sexes. Il donnait comme exemple le fait qu'il faisait volontiers la cuisine à la maison pour décharger sa femme de cette tâche. J'observais attentivement ses interlocuteurs, et je n'ai pas eu l'impression qu'un germe féministe destiné à croître avait trouvé sa place dans leurs cœurs. Les uns faisaient la sourde oreille tandis que les autres se demandaient visiblement à quel point Silver se payait leurs têtes. Quant aux derniers, ils ont carrément rigolé de bon cœur.

Bref, ce n'est pas encore gagné. Il faudrait une véritable révolution pour vraiment changer quelque chose. Et je n'ai pas l'impression que c'est pour demain.

À FADCANIC, nous apportons notre contribution avec la formation et les conditions de développement que nous offrons aux paysannes tout comme aux paysans des communautés de la RAAS. Nous espérons que d'autres Alicia Sarmiento émergeront de ce processus de changement et qu'elles pourront à leur tour favoriser l'émancipation d'autres femmes de leur entourage.

(1) "Campesino a campesino – Voces de latino america – Movimiento campesino a campesino para la agricultura sustentable", Eric Holt-Giménez, SIMAS, 2008

Commissariat de la femme où sont spécialement traitées les affaires de violences contre les femmes, Barrio Punta Fria, Bluefields, le 18 mai 2009

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