L'ARBRE DE MAI
08.06.2009 19:00:37
Catégorie :
Culture

Danses à l'occasion du Palo de Mayo, barrio central, Bluefields, le 29 mai 2009
L'arbre de mai est une fête païenne pratiquée depuis des siècles dans de nombreuses régions d'Europe occidentale occupées aujourd'hui par des pays tels que la France, la Belgique, l'Allemagne, l'Angleterre, etc. Il semble qu'à l'origine c'était un rite celte célébrant au début des mois chauds l'éveil de la nature et ainsi la fertilité.
Le tronc d'un arbre était décoré puis dressé au centre du lieu de la célébration et des danses étaient exécutées autour de celui-ci pour remercier les Dieux pour la saison écoulée et leur demander une nouvelle saison fertile pour la cueillette et la récolte. Aujourd'hui, l'arbre de mai est encore célébré dans différents pays européens, notamment en Allemagne (Bavière).
C'est bien joli ces théories sur une fête européenne païenne millénaire, mais quel est le rapport avec Bluefields ?
Eh bien l'arbre de mai, ou plutôt le Palo de Mayo en version locale, est tout simplement la fête la plus importante de la ville, à part Noël et Nouvel-An.
Quand et comment est-ce arrivé jusqu'ici ?
L'histoire orale de Bluefields veut que la tradition du palo de mayo remonte au XVIIe siècle et qu'elle provienne d'Angleterre, peut-être via la Jamaïque. C'est en tout cas ce qu'un vieux sage local m'a raconté. Cela paraît hautement vraisemblable dans la mesure où le royaume de Mosquitia, qui anciennement s'étendait sur la côte atlantique du Nicaragua et du Honduras, s'est justement mis sous protectorat britannique à cette époque.
D'ailleurs, il est loin d'être exclu que le Monsieur qui m'a raconté la chose, me faisant miroiter une histoire transmise par la tradition orale, ait tout simplement fait le même calcul…
Ce sont donc les "maîtres" anglais qui ont introduit cette tradition, rapidement imités par leurs esclaves. C'est au cours des années devenu une fête créole. Le mois de mai convient d'ailleurs parfaitement à une célébration de la fertilité puisqu'il marque le retour de la saison des pluies et a ainsi une signification forte pour le renouveau de la nature.
Au cours des siècles, si le thème central est resté, la fête a connu une évolution. Depuis les danses traditionnelles mimant les différentes étapes de la récolte, elle est par exemple devenue dans la première moitié du XXe siècle une sorte de journal satirique oral et gestuel. C'était l'occasion de se moquer des puissants à travers les chants et les danses autour de l'arbre. Un notable de Bluefields vivait une déconvenue sentimentale, et hop, cela faisait un nouveau couplet de la chanson du Palo de Mayo.
Depuis le début des années 1960, les échanges accrus entre les côtes atlantique et pacifique du Nicaragua ont donné une certaine presse à la fête. Des groupes bluefileños ont été engagés pour interpréter les danses et les chants traditionnels dans différents théâtres de la capitale. Cela a marqué le début de la commercialisation de l'événement. C'est par exemple un des principaux arguments de vente des guides touristiques pour la destination Bluefields.
Aujourd'hui, le Palo de Mayo est devenu un véritable festival comprenant des activités variées généralement organisées les week-ends durant tout le mois de mai.
Cette année, pas de chance. La première moitié du mois a été sacrifiée pour cause de grippe A, les autorités voulant éviter les rassemblements. Ce n'est donc qu'à partir du 15 mai que les choses sérieuses ont commencé.
Enfin, "sérieuses" est un grand mot. Après toutes les légendes que j'avais entendues depuis le début de mon séjour, j'aurais tendance à dire que la montagne a accouché d'une souris. C'est que je m'étais monté la tête avec ces histoires de festival grandiose, de créoles en transe et de rythmes mystérieux ! Ça va être plus fou que la Street Parade de Zürich ! Les organisateurs du Paléo Festival de Nyon vont être enfoncés !
Forcément, cela ne s'est pas passé comme je l'imaginais. J'ai vu un petit concert sympathique qui avait des allures de kermesse, un concours de danse "Palo de Mayo", un défilé de danses traditionnelles au rythme de tambours dans une ambiance de carnaval, une soirée de concerts de musique commerciale entrecoupés par l'élection de miss Palo de Mayo sur une scène copieusement décorée aux couleurs d'une bière locale, et c'est tout.
En fait, c'était comme une fête de chez nous, avec son compliqué mélange entre le culturel et le commercial. De nombreux anciens estiment d'ailleurs que les danses actuelles n'ont plus rien à voir avec une célébration de la fertilité de la terre nourricière. Elles sont devenues grivoises avec des couples allant jusqu'à mimer l'acte sexuel de manière tout à fait convaincante. On est donc toujours dans le domaine de la fertilité, mais le sujet a quelque peu changé…
Le tableau que je dépeins de la fête paraît sombre mais il faut savoir j'y ai vécu des moments très sympathiques. De plus, je suis forcé de reconnaître avoir déclaré forfait pour l'évènement sans doute le plus intéressant de la quinzaine, à savoir la fermeture du festival le 31 mai à minuit comme le veut la tradition. Il s'agit du "Tulululu Pass Anda". Des groupes de danseurs partent des quartiers historiques de Bluefields, défilent dans les rues et se retrouvent au centre ville pour clore le Palo de Mayo en danses et en chansons.
J'ai tenté de me renseigner sur la signification de "tulululu", mais à part le fait que c'est un mot qui m'amuse beaucoup, son origine reste mystérieuse. J'ai lancé mes collègues créoles sur l'affaire et m'attend à recueillir quelques belles histoires. En revanche, j'ai appris que "pass anda" signifie "pass under" en créole: les danseurs forment deux haies se faisant face et composant une voûte en se rejoignant les mains au dessus de la tête. Chacun doit passer sous cette voûte en dansant. Cette dernière danse symbolise la fraternité et l'échange.
Cette année, le Tulululu a débuté à 21h sous une pluie battante qui a douché ma motivation, déjà sérieusement entamée par le fait que le 31 mai est tombé un dimanche et que le week-end avait déjà été riche en débauche d'énergie. Les danseurs eux n'en ont eu cure. Ils ont, paraît-il, dignement clôturé l'évènement. Il faut dire qu'ils auraient eu l'air malin de se faire porter pâles pour cause d'intempéries alors que le Palo de Mayo célèbre précisément le retour de la pluie après 4 mois de saison sèche…
Une caractéristique particulière et très locale du Palo de Mayo est qu'il règne une joyeuse désorganisation. Il y a certes la radio locale qui donne le programme jour après jour, mais les choses ont tendance à changer dans le courant de la journée à tel point que parfois même les participants ne savent plus sur quel pied danser. En me rendant vers un quartier où était censé avoir lieu une danse traditionnelle, j'ai par exemple croisé une participante dépitée qui m'a expliqué que personne n'était venu au rendez-vous et qu'il était donc fort probable qu'absolument rien n'allait se passer ce jour là.
Dans ce genre de cas, interroger les locaux se révèle être un passe-temps passionnant. C'est l'occasion d'entendre plusieurs versions différentes sur le déroulement de la journée. Certaines sont pratiquement exactes, d'autres plus folkloriques et les dernières carrément totalement imaginaires. C'est d'ailleurs une tendance que l'on retrouve dans tout le pays et qui est largement liée au fait que les nicaraguayens adorent raconter des histoires et n'aiment pas se faire prendre en flagrant délit de méconnaissance d'un sujet.
Bref, fort de mon expérience de cette année, je me sens au point pour mai 2010. Ils peuvent venir les bluefileños, je les attends de pied ferme.

Danses à l'occasion du Palo de Mayo, barrio Beholdeen, Bluefields, le 29 mai 2009

Scène généreusement sponsorisée, Parque Central, Bluefields, le 29 mai 2009
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