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Mon journal de bord

LA CHURECA
30.03.2009 21:49:24
Catégorie : Projet

Décharge de La Chureca, Managua, le 28 janvier 2009

Dans notre existence, nous sommes parfois amenés à être témoin de situations difficiles. Nous pouvons alors faire appel à notre expérience pour prendre du recul et essayer de relativiser les choses. Il arrive cependant que la situation soit tellement choquante que l’intellect n’a plus droit au chapitre. C’est alors que l’émotion nous envahit et que l'on ressent l’urgence d’échange simple avec d’autres personnes. Contacts, regards, sourires, … gestes que l’on sous-estime parfois.

J’ai visité un monde apocalyptique dans lequel vivent des êtres humains.

C’était durant une semaine de prises de contacts avec d’autres organisations actives dans des domaines liés avec ma mission au Nicaragua. Après plusieurs rendez-vous dans les bureaux climatisés du ministère de l’environnement, de l’union des agriculteurs, de la fondation des amis du rio San-Juan et autres, je suis allé visiter la décharge municipale de Managua située à peine à 30 minutes en voiture du centre, dans un quartier pauvre de la périphérie.

Elle s'appelle «La Chureca». C'est l’horreur.

C’est une immense montagne de détritus qui recouvre 47 hectares de terrain et peut atteindre jusqu’à 40 mètres de haut. Plus de la moitié des déchets de Managua y aboutit. On y trouve des restes de repas, du papier, du verre, du plastique, du métal, des piles, des pneus, des seringues, des pansements, des médicaments, des restes d’animaux, … la liste exhaustive est impossible à faire. C’est la poubelle du monde.

Lorsqu'on arrive sur la décharge, le spectacle est hallucinant : à travers la fumée de feux de déchets (sciemment déclenchés ou provoqués par les gaz issus de la décomposition de la matière organique) qui pique les yeux et brûle la gorge, on distingue des silhouettes affairées entourées de camions de la voirie ainsi que de pick-ups et de camionnettes qui viennent prendre livraison des déchets triés.

L’ensemble fait penser à ces films d'anticipation dans lesquels les derniers êtres humains luttent pour la survie dans un monde post-nucléaire.

Les silhouettes entrevues sont des «churequeros», c'est-à-dire des personnes qui survivent du tri des déchets déversés sur cette montagne infernale. Pour récupérer les matériaux qui ont encore de la valeur, ils côtoient des chiens errants, des vaches squelettiques, quelques chevaux et une armée d’oiseaux qui viennent chercher leur pitance. Lorsque l’un d’eux a rassemblé une quantité suffisante de matériaux recyclables, il va vendre son butin à un intermédiaire qui vient faire son marché sur place. Par la suite, les chargements de papier, de métaux, de plastiques ou autres suivent des filières compliquées qui aboutiront à des usines où ils seront recyclés.

Après une journée de dur labeur, souvent sous un soleil de plomb et par des températures frisant les 40 degrés, les churequeros rejoignent leurs foyers, à savoir une des cabanes en bois et en tôle qui forment un village de plus de 1'700 habitants juste au pied de la montagne de détritus. En plus de ce qu'il convient d'appeler un amas de taudis, il y a une école et un centre de soins gérés par des ONG, et c'est tout.

Les enfants, qui représentent la majorité de la population du village, sont sensés aller à l'école tous les jours. Le problème est qu'ils doivent souvent aider leurs parents à trier les déchets car l’activité rapporte peu et les bras supplémentaires ne sont pas de trop. En plus de la chute des prix de reprise des matériaux triés, il s’avère que les employés de la voirie prélèvent une bonne partie de ce qui a de la valeur avant d’arriver à la décharge. Les churequeros n’ont ainsi plus que le restant de la colère de Dieu à se mettre sous la dent. Comble du dénuement, ils sont forcés de collecter également la nourriture trouvée dans les ordures pour se nourrir, ne gagnant pas assez d’argent pour s’alimenter correctement.

Lorsque j’ai demandé à une mère de famille, avec qui je discutais, si elle n’avait pas peur de s’intoxiquer avec des aliments avariés, elle m’a répondu avec une imparable logique qu’elle avait bien plus peur de mourir de faim.

Sur le coup, je n’ai même pas demandé pourquoi ils ne fuyaient pas cet enfer. Pour aller où ? Dans une autre banlieue de Managua où ils n’auraient même pas de cabane où s’abriter la nuit ? Car si la presque totalité de la société les a abandonnés, eux vivent ensemble, ont une activité et s’entraident.

Dans ce monde de science fiction, c’est la présence de la coopération nationale et internationale qui réconcilie avec l’espèce humaine. Différents projets sont en cours pour tenter d’adoucir les conditions de vie des churequeros. Les gens qui travaillent pour ces organisations sont admirables, ils mettent leur santé en danger pour aider les plus démunis.

C’est une lueur d’espoir pour les churequeros: leurs conditions de vie sont largement connues (il suffit de saisir «la chureca» sur un moteur de recherche Internet pour s’en convaincre), la coopération travaille avec eux, et un projet de création d’un village avec de vraies maisons et dans un emplacement plus sain est en cours.

Mais comment cela se passe-t-il pour les collègues des churequeros qui survivent dans des décharges moins médiatisées ailleurs dans le pays ?

En tout cas, en ce qui concerne Bluefields, pas de surprise: c’est la même chose, mais en plus petit et il n’y a pas d’aide internationale. Difficile de choisir entre la peste et le choléra, mais la situation a l’air moins horrible à Bluefields. Comme c’est beaucoup plus petit, les gens se connaissent tous, sont assez proches d'un vrai quartier d'habitation et il semble que la municipalité se préoccupe de leur sort.

Je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que l'économie informelle liée aux décharges publiques et les conditions de vie déplorables qui en découlent sont largement répandues au Nicaragua. Après, suivant les conditions locales, les personnes qui y travaillent reçoivent ou non un soutien des collectivités publiques ou d'organisations non-gouvernementales.

En somme, l’impression globale que donne tout cela est que la société de consommation règne dans un pays qui n’en a pas les moyens. En clair, cela veut dire qu'une gamme importante de produits est vendue dans un pays qui ne peut pas en assumer l'élimination en fin de vie.

En y regardant de plus près, ce n’est rien d’autre que le même principe qui règne en Suisse, sauf que cela se voit moins: le dynamisme de notre économie repose sur la production de nouveaux produits toujours plus sophistiqués dont nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous pourrons bien en faire lorsqu’il faudra les mettre au rebut.

Le problème est connu et les déclarations d'intentions pour le régler se succèdent. Les fabricants de nombreux produits ont même fait des progrès dans ce domaine. Mais il ne faut pas se leurrer, la productivité prime encore sur la protection de l'environnement. Et ce n'est pas en cette période de crise économique majeure que les choses risquent de changer. En réalité, celle-ci a plus l'air d'entraîner l'emploi de remèdes destinés à prolonger la vie du système à court terme plutôt qu'une salutaire remise en question.

Décharge de La Chureca, Managua, le 28 janvier 2009

Village situé en contrebas de La Chureca, Managua, le 28 janvier 2009

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