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Mon journal de bord

TRAVAIL: MARCHE LOCAL
17.11.2008 15:55:06
Catégorie : Vie pratique

Vendeur de glaces, Bluefields, le 14 novembre 2008

Le Nicaragua, tout comme la Suisse, dispose d’un code du travail. Celui-ci réglemente une foule de choses, depuis l’interdiction du travail des enfants en passant par la protection contractuelle des femmes enceintes jusqu’à la durée quotidienne maximale de travail.

Seulement, contrairement à celle de la Suisse, l’économie nicaraguayenne est en ruine.

Quelques chiffres pour illustrer la situation catastrophique du pays:
- 68% de la population active sans emploi (ce taux atteint 79% pour la seule Région Autonome de l’Atlantique Sud - RAAS)
- Plus de 50% de la population vit avec moins de 1 $ par jour
- Le salaire minimum légal est le pire d’Amérique centrale, il s’élève en moyenne à 100 $/mois, dépendant des professions.

En réalité, lorsque l’on prend connaissance des statistiques relatives au marché du travail nicaraguayen, on tombe sur un premier chiffre surprenant: 96% de la population active est «occupée». Mais voilà, ceux qui concluraient hâtivement que cela signifie que seuls 4% de la population active sont sans emploi se mettraient le doigt dans l’œil. Il faut en effet dénicher la donnée qui manque à ce tableau idyllique: seuls 32% des personnes occupées ont un emploi formel, les autres «s’occupent» dans la branche informelle de l’économie. En clair, ils n’ont pas d’emploi.

Ainsi, le petit tiers de la population active qui a un emploi est protégé par la loi. Mais celle-ci, adaptée à une urgence de survie que l’on ressent dans tout le pays, ferait se dresser les cheveux sur la tête de bien des syndicalistes européens.

Par exemple, le travail des mineurs est bel et bien interdit, mais seulement jusqu’à 14 ans et de toute façon, des dérogations pour des enfants plus jeunes peuvent être accordées au cas par cas. Un autre exemple illustrant la volonté de l’Etat d’entraver aussi peu que possible l’activité des entreprises est la réglementation du travail dans les lieux insalubres: celui-ci est autorisé, mais la journée de travail est limitée à six heures.

De toute façon, au vu de l’état de délabrement généralisé du pays, il n’est pas difficile d’imaginer que les moyens à disposition de l’administration sont plus que limités. De là à affirmer que les fonctionnaires reçoivent des salaires de misère, il n’y a qu’un pas que je me permets de faire sans arrière pensée. Dans ces conditions, qui va contrôler les entreprises ? Un inspecteur du travail sous-payé ? Un policier en charge par ailleurs de lutter contre le trafic de drogue, les vols, la délinquance et les différents visages que prend la violence quotidienne ?

Ceci donne toute latitude aux patrons d’exploiter sans vergogne leurs employés, de les payer à coup de lance pierre et de maintenir une rotation fréquente du personnel afin d’éviter que celui-ci n’ait la possibilité de revendiquer des droits sociaux.

Ce type d’employeurs peu scrupuleux n’a pas de soucis de main d’oeuvre à se faire, il reste en effet plus des deux tiers de la population active qui doit s’en sortir par le biais de l’économie informelle. Et là, il n’y a pas de loi, et la seule règle qui prévaut est de parvenir à s’alimenter quotidiennement.

Pour mes yeux d’étrangers, la frontière entre l’économie formelle et informelle est bien floue. Lorsque je sors dans la rue à Bluefields, je me pose parfois la question: cet épicier tenant une échoppe ressemblant furieusement au patio de sa maison est-il un indépendant officiellement déclaré ou un particulier travaillant comme il le peut ? Ce vendeur de poisson à la criée travaille-t-il pour un pêcheur dûment enregistré ou est-ce en quelque sorte un braconnier de mer ?

Je me suis donc renseigné auprès de mes contacts locaux et me voici rassuré: la nébuleuse située entre le travail au noir et le travail déclaré leur est parfaitement opaque également.

J’ai également tenté de rechercher sur Internet une définition pour l’économie informelle. J’en ai bien trouvé quelques unes, mais elles ne m’ont pas beaucoup avancé. Je ne me suis pas trop inquiété, finalement, c’est normal que le travail informel ne soit pas très bien formalisé…

Pour moi, l’économie informelle est celle qui n’est pas déclarée à la collectivité, ne paie à ce titre aucune redevance (impôts ou autres) et n’a en retour aucun droit. Les exemples typiques que je croise tous les jours sont les vendeurs de rue (pâtisseries, jus divers, DVD, oranges, etc.), les cireurs de chaussures et les changeurs de devises poétiquement appelés ici «les coyotes». Il y a aussi la partie moins visible de ce pan de l’économie qui est le travail au noir dans des domaines tels que le ménage, la restauration, l’agriculture, les chaînes de montages, etc., problème que nous connaissons bien en Suisse.

L’exemple du travail informel qui me marque le plus est celui exercé par le groupe des transporteurs de Bluefields. Et il n’est ici pas question de chauffeurs de camions qui transportent des produits sur des pistes invraisemblables à travers la campagne côtière. Non, ce sont de pauvres hères qui se tiennent près du marché central à côté de leur charrette en attendant le client. Les produits transportés vont des billots de bois, aux meubles, jusqu’aux sacs de fruits et légumes. Ils en mettent une quantité ahurissante sur leur charrette et partent en marchant, certains même en courant dans la plus pure tradition des porteurs dépeints par Hergé dans «Le lotus bleu».

Je demandais à l’un d’eux, après que celui-ci ait transporté mes chaises à bascule à bon port, s’il y avait assez de travail. «Ça dépend des jours» m’a-t-il répondu, «on doit beaucoup lutter, parfois, on attend toute la journée et rien ne vient». Quand on sait que le boulot qu’il a fait pour moi lui a valu un salaire de 60 cordobas, c'est-à-dire trois francs cinquante, il y a de quoi se faire du souci. Mais à nouveau, comme beaucoup de ses compatriotes dans le dénuement le plus total, il a fait preuve de beaucoup de gentillesse et de détermination, prêt à s’arracher les bras pour gagner son pain. Une leçon de courage.

Ce qui saute aux yeux également est la recherche constante que font les gens de petits jobs annexes. Et ce n’est pas pour arrondir les fins de mois comme on dirait en Suisse. Ici, c’est tout simplement pour remplir l’estomac.

En tant que blanc et économiquement solvable, j’ai reçu pas mal de propositions de services dans le ménage, l’entretien du jardin, l’installation électrique et autres menus travaux.
J’essaie de donner des jobs lorsque je peux me le permettre, mais même si pour eux je suis à la tête d’une fortune colossale, mes 750 francs par mois ne me permettent pas non plus de faire des folies.

C’est tout le problème. Difficile de rester insensible aux situations désespérées auxquelles je suis quotidiennement confronté. Mais comment donner quelques coups de mains sans tomber dans la charité du colonisateur génératrice de dépendance ? D’autant plus que même si je déborde d’ambition, je soupçonne qu’il me serait difficile de sauver le monde quand bien même j’y consacrerais toutes mes ressources.

Patio d'une maison proposant casseroles, seaux et objets divers, Bluefields, le 14 novembre 2008

Stand de chips et boissons, Bluefields, le 14 novembre 2008

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