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Mon journal de bord

LE VIF DU SUJET - EPISODE I
22.10.2008 16:55:51
Catégorie : Projet

Vue depuis la table de travail que j'ai installée sur la terrasse du bâtiment réservé aux invités, Wawashang, le 13 octobre 2008

C’est parti !

Du point de vue du boulot, je n’avais pas été d’une utilité débordante jusqu’à présent. Concrètement, je me suis rendu tous les jours aux bureaux de FADCANIC à Bluefields, ai lu des rapports, des articles et autres audits, ai fait connaissance avec mes nouveaux collègues et … ai écrit des articles pour mon fameux site Internet.

En revanche, en ce qui concerne le travail de terrain au centre d’agroforesterie, avec des coordinateurs locaux, des promoteurs ruraux ou des agriculteurs, rien, nada, le désert.

J’ai pris le parti de considérer cela comme une période d’acclimatation. Elle est certainement nécessaire, mais il faut reconnaître que ce n’est moralement pas facile tous les jours de se sentir inutile. On peut rapidement se mettre à douter. Les «que diable suis-je venu faire ici ?», ou les «mais pourquoi est-ce que ces maudits nicaraguayens ne m’expliquent rien du tout ?» ont ainsi fait plus que traverser mon esprit. Bref, je n’aurais probablement pas déposé plainte auprès du tribunal de La Haye si cette période avait été un peu plus courte…

Mais voilà, c’est connu, tout vient à point à qui sait attendre. Heu, enfin, une version locale de ce proverbe dirait plutôt «normalement, la plupart des choses viennent à point à qui sait attendre suffisamment longtemps». Ainsi, dans mon cas, alors que je désespérais pensant avoir épuisé toutes les ressources à ma disposition pour tenter de faire évoluer les choses, mon collègue direct est tranquillement venu vers moi pour m’organiser des visites de terrain. Car c’est à cela que seront consacrés mes premiers mois d’activité : faire un diagnostic environnemental des différentes activités de FADCANIC sur le terrain dans le cadre du programme de promotion de l’agroforesterie durable.

Ces activités sont regroupées autour de trois pôles :

1) Le centre d’agroforesterie de Wawashang est le pôle logistique du programme. En plus de l’exploitation de parcelles de démonstration, de la production de noix de coco, de pejibaye (fruits du palmier pêche), de fèves de cacao et de divers fruits, se produisent également des pousses de différentes espèces vendues par la suite aux agriculteurs.

2) Le centre de formation en environnement et en agroforesterie de Wawashang se trouve sur le même site que le centre d’agroforesterie et est destiné à la formation d’étudiants provenant de familles d’agriculteurs. Il s’agit d’un volet de la promotion de l’agroforesterie durable complétant la sensibilisation directe des agriculteurs déjà en activité.

3) La promotion de l’agroforesterie auprès des agriculteurs se fait quant à elle directement sur le terrain. Le programme touche actuellement 5 municipalités différentes de la RAAS (une sixième sera intégrée au début 2009) qui sont chacune sous la responsabilité d’un coordinateur local.

L’école étant la première structure que j’ai étudiée, je consacrerai la fin de cet article à la description de son fonctionnement. Je présenterai les deux autres pôles d’activité ultérieurement.

Le centre de formation en environnement et en agroforesterie de Wawashang prépare les adolescents ayant fini l’école primaire à devenir des techniciens ruraux. Le cursus dure trois ans au terme desquels l’étudiant reçoit un diplôme reconnu par le ministère de l’éducation. Il peut ainsi, s’il le désire, poursuivre ses études jusqu’à l’université s’il complète cette formation technique par deux années supplémentaires d’école secondaire.

Pour FADCANIC, cette école représente un outil de première importance pour la promotion et le développement de l’agroforesterie durable dans la région. Les étudiants sont en effet des enfants d’agriculteurs des communautés visées par le programme et l’idée est qu’ils retournent dans l’exploitation familiale après leur formation pour y appliquer leurs nouvelles connaissances.

La politique de l’école en matière d’immatriculation des étudiants est la mixité, tant du point de vue ethnique que du genre. Pour l’année scolaire qui se termine par exemple, on compte des métis, des créoles, des Miskitos, Ramas, Ulvas et Mayagnas (peuples indigènes) ainsi que des Garifunas. Quant à la répartition des sexes, plus d’un quart des élèves sont des jeunes filles.

Il y a actuellement 96 élèves en cours de formation, 52 en première année, 24 en seconde et 20 qui sont entrain de préparer leur travail de diplôme. Les professeurs sont au nombre de 6 et se partagent 4 classes pour les différents cours, la première année étant divisée en 2 groupes.

Le recrutement des nouveaux élèves se fait dans les municipalités visées par le programme d’agroforesterie à travers l’examen des notes obtenues lors de l’école primaire, les recommandations du conseil des anciens de chaque communauté, puis des discussions avec les parents ainsi qu’avec l’éventuel futur candidat. C’est ainsi que sont sélectionnés quelque 100 élèves qui sont conviés à Wawashang pour y suivre 1 mois de cours de mise à niveau sanctionné par un examen. Sont retenus les 60 meilleurs et qui auront de plus démontré une forte motivation pour le cursus ainsi que la capacité de vivre en communauté. Ce nombre élevé d’admissions s’explique par le fait qu’il faut compter sur des départs d’étudiants en cours de formation, que cela soit pour des raisons de mauvais résultats, de comportement ou tout simplement parce que l’élève ne supporte pas l’éloignement de sa famille.

Compte tenu des distances à parcourir pour venir de leurs foyers à Wawashang, des moyens de transport limités ainsi que du coût de ces derniers, les étudiants sont accueillis en système d’internat par l’école. Durant l’année scolaire, qui débute au mois de février et se termine au mois de novembre, les étudiants disposent de 2 périodes de 15 jours pour rentrer chez eux, mais avec des « devoirs à domiciles ». Le principe de ces devoirs est d’appliquer des connaissances acquises à l’école dans l’exploitation familiale, comme par exemple mettre en place une haie d’arbre «coupe-vent» pour protéger des cultures, ou alors organiser le recyclage des déchets organiques pour la production de compost.

Mises à part ces deux périodes de 15 jours, les étudiants, qui ont pour la plupart entre 15 et 18 ans, sont éloignés de leurs familles durant une dizaine de mois, ce qui n’est pas toujours facile à gérer sur le plan émotionnel. En bref, il y a, comme je le disais, l’éloignement des parents qui provoque du chagrin et en même temps, la promiscuité nouvelle avec des personnes du même âge et du sexe opposé qui provoque des sentiments moins tristes mais n’ayant pas moins le potentiel de … compliquer les choses.

L’endroit est bucolique, situé au bord du rio Wawashang et entouré par la forêt tropicale. Ça, c’est la vision du touriste qui y passe quelques jours pour se reposer. Mais lorsqu’on y vit, ça change beaucoup les choses. Les conditions de vie sont plutôt spartiates et on ne peut pas dire qu’il y règne une activité débordante à la tombée de la nuit, à savoir dès 17h30. En résumé, les étudiants sont ici pour bosser, un point c’est tout: réveil vers les 5h du matin pour aller faire une ou deux heures de travail pratique, comme par exemple l’entretien de la ferme et de ses animaux (cochons et poules), l’entretien du jardin potager, la gestion des déchets produits sur le site, le nettoyage du réfectoire et de la cuisine, etc. Ensuite, ils ont un petit peu de temps pour se rafraîchir (le soleil commence à taper très tôt, dès 6h30 – 7h pour être précis) et mettre les uniformes pour aller en classe à 8h40. Les cours durent jusqu’à midi, recommencent à 13h15 et se terminent à 16h30.

Les matières enseignées sont organisées en deux groupes, les disciplines de base et les branches techniques. Dans les disciplines de base, se retrouvent les mathématiques, la chimie, la physique, les langues, l’histoire, la géographie, l’éducation civique, etc. Les branches techniques comprennent quant à elles les systèmes agroforestiers, la botanique, la protection des sols, la gestion des eaux, la biodiversité, la sécurité alimentaire, la communication, etc.

Les repas se prennent tous dans le réfectoire. D’habitude, pour le petit déjeuner qui se prend à 6h30, il y a du riz et des haricots, à midi ce sont plutôt des haricots et du riz qui sont servis, alors qu’à 17h30, heure du repas du soir, c’est du «gallo pinto» qui orne avantageusement les assiettes.

Qu’est ce que le gallo pinto ?

C’est tout simplement du riz mélangé à des haricots, mais déjà dans la casserole, ce qui fait toute la différence !

Bon, pour être honnête, il y a parfois un peu de viande, ou alors une tortilla, ou encore quelques fruits frits qui agrémentent le pensum des pensionnaires, mais bon, en clair, ce n’est pas de la haute cuisine.

Le soir, après le souper, il y a une heure d’étude surveillée entre 19h et 20h. Les étudiants sont ensuite libres d’aller… heu, et bien de rester un peu dans le réfectoire ou de retourner vers leurs dortoirs pour discuter, chanter en s’accompagnant d’une guitare (ils adorent ça), jouer aux cartes, etc. Extinction des feux à 21h30.

A propos de leur mélomanie, je discutais l’autre jour avec le chanteur attitré de l’école, qui justement était enchanté parce qu’il avait été choisi avec cinq de ses camarades pour participer à un atelier d’artisanat sur bois dans une réserve naturelle située non loin de l’école. Pour remercier le responsable de la réserve de les avoir invités, tous les six se sont réunis afin de composer une chanson qu’ils lui interpréteront accompagnés de la guitare de l’école qu’ils ont obtenu de pouvoir prendre avec eux.

Ce qui est beau, c’est que ce sont des jeunes en pleine période d’adolescence à qui on demande de travailler dur et d’être discipliné, et qui restent tout de même motivés, pleins d’énergie et d’initiatives. Demandez à un jeune Suisse de suivre un tel cursus et ce n’est pas certain qu’il vous saute au cou. La situation n’a rien à voir, certes. Ici, la précarité de la vie fait que les jeunes se rendent plus facilement compte de la chance qu’ils ont de recevoir une éducation, d’avoir un logement et d’être nourris tous les jours. De plus, je me suis rendu compte qu’une majorité est parfaitement consciente de l’importance du rôle que chacun aura à jouer pour la région en sortant du centre de formation.

Tout en prenant connaissance du fonctionnement de cette école, la première constatation que j’ai pu faire est que tous les acteurs de cette structure, depuis la direction jusqu’aux élèves, sont sincèrement motivés pour la protection de leur environnement, ce qui est déjà un excellent début. Le problème est qu’ils fonctionnent de façon empirique et ont peu de moyens d’analyse. Les choix qui ont été faits sont, à mon sens, en grande partie excellents, mais certains aspects demandent à être réévalués. Je me propose ainsi de discuter avec mes nouveaux collègues de questions de gestion de l’eau potable / eaux usées, de gestion des déchets, de conservation des sols, et d’hygiène environnementale.

Le contenu des cours semble quant à lui être très complet. Cependant, les professeurs qui enseignent les sciences environnementales viennent de domaines comme l’agroforesterie ou l’agronomie qui traitent certes le sujet, mais leurs connaissances restent générales et ils ne sont pas à l’abri de quelques idées reçues. Ainsi, j’ai l’intention de proposer à FADCANIC de remettre à plat toutes ces connaissances avec eux afin de gommer les imprécisions qui laissent le champ aux erreurs.

D’un point de vue organisationnel, il y a également des améliorations possibles en matière de communication entre les élèves, les professeurs, et la direction, tant à l’intérieur de chacun de ces groupes qu’entre eux.

Enfin, la protection de l’environnement étant un tout comprenant notamment le bien-être des espèces vivantes, y compris l’être humain, j’ai également l’intention de suggérer quelques aménagements pour améliorer la vie de tous les jours à Wawashang.

En somme, cette première visite m’a permis de découvrir le fonctionnement du centre de formation, dont beaucoup d’aspects sont exemplaires, et d’autres qu’il serait bon d’améliorer. Ceci m’incite à croire qu’en plus d’apprendre une quantité «gastronomique» de choses (ça y est, la diète «arroz-frijoles» me fait divaguer. Aïe, comme l’astronomie française me manque !), je vais également pouvoir inciter mes nouveaux collègues à se pencher sur des problèmes auxquels ils n’avaient peut être pas encore pensé et ainsi leur permettre d’améliorer leur travail.

Ça tombe bien, je suis justement là pour ça !

Ensemble de petites maisons servant de dortoir aux étudiants et professeurs, Wawashang, le 26 septembre 2008

Cantine de l'école, Wawashang, le 17 octobre 2008

Salle de classe, Wawashang, le 13 octobre 2008

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